©2019 Mohamed Saïyd - Lune Brisée

Chant de Kif


Après plusieurs heures de la marche indolente des mules, nous nous arrêtons enfin devant un grand amandier seul. Le ciel est penché. L'aube, commencée. Devant moi, Mohcine descend le premier de sa monture. Il jette un dernier regard sur les champs, repère les lieux, puis il m’appelle... Je descends à mon tour. Il déharnache les mulets, les décharge des grands paniers qui pendent, légers encore, de chaque coté de leurs flancs. Puis s’éloigne plus bas sur la pente, tirant à lui les bêtes vers les vestiges d’un champs de blé vide, où il ne reste que des fétus de paille, quelques grains oubliés et des chardons assoiffés. La nuit ouvre lentement ses doigts. Pas un nuage. Pas un vent. Une chaude journée se prépare encore aujourd’hui... De cette hauteur, les montagnes qui nous entourent sont encore plus imposantes. Elles sont ravinées d'oueds qui creusent leurs sillons dans cette terre rouge si friable et si caractéristique.

Lorsqu’il remonte, Mohcine met son chapeau de paille, me tend une faux, puis je m’engouffre à sa suite dans le champs, écartant les feuilles huileuses et collantes qui agrippent mes vêtements, évitant, quand je le peux, les insectes que je vois et dont le regroupement par endroit est tel qu’il en alourdit les feuilles... Le champ dégage déjà une senteur forte, épaisse, chaude. Effluves qui semblent solidifier l’air à son contact... Les tiges, comme des paumes levées, se balancent légèrement et grattent le ciel a l’unisson. Des chenilles vertes s’accolent à chaque tige, à chaque branche, à chaque feuille. Des mantes religieuses. Des punaises vertes. Un caméléon. Tout cela se fond dans ce foisonnement inespéré de verdure, pullule et pend comme des fruits amers... Nous nous arrêtons à un endroit déjà entamé du champs. Il choisit une tige, la prend sous son bras et, tout en s’exécutant, il m’explique comment travailler : -Choisis les plants qui sont déjà hauts et dont les feuilles commencent à sécher, comme celles-là... Ne touche pas les autres ! Il faut qu’ils soient bien secs, d’accord ?... Tu coupes les tiges et tu remontes doucement la faux, de bas vers le haut... Comme ça… J’entends, alors qu’il joint le geste à la parole, le crissement végétal de la lame sur la tige rouge. -Vas-y doucement... Dès que tu en as coupé assez, tu les attaches en fagot avec une branche souple... Tu fais un nœud. Et tu recommences... T’as vu ? C’est pas trop difficile... J’acquiesce en hochant la tête. Nous montons encore un peu plus haut sur la pente. Le sol, friable à cause de la sécheresse, se dérobe sous nos pas. J'essaie de suivre tant bien que mal, au milieu de plants géants qui forment un fouillis de feuilles émeraude difficilement franchissable... Après une courte ascension, il s’arrête : -Tu vas commencer par le bas. Il ne reste plus grand chose... Moi, je vais aller un peu plus loin. Si tu as besoin d’aide tu m’appelles, d’accord ?... Il grimpe plus haut. Je jette alors un dernier regard aux alentours, je prends ma faux... Puis je m’applique à la tâche. L’horizon est incliné. Odeurs lourdes. Bruit du déchirement des tiges. Soupirs... La sueur m’inonde peu a peu, colle à ma chemise et s’écrase sur la terre poudreuse. Sous le soleil qui monte imperceptiblement, la chaleur devient de plus en plus lourde. Tandis que je travaille, mon esprit est obnubilé par une chose étrange : je n’ai jamais vu autant de chenilles dans si peu d’espace. Elles ne bougent pas, même quand je les dérange doucement avec ma faux. Elles semblent immobiles, prostrées, comme repues de rêves, ivres de vert... J’en trouve parfois sur mon pantalon, sur ma chemise, dans mes cheveux... Des insectes de toutes natures, de toutes tailles, mais dont la verdure est unanime, grouillent sur ces feuilles huileuses, comme s'ils avaient trouvé ici, dans ces champs odorants, un havre de paix, une oasis d'humidité au milieu de la sécheresse. À l'abri dans ce ventre chaud, au milieu de montagnes maigres qui n’en finissent plus de mourir, les insectes dorment d'un sommeil anesthésié... Par terre, je vois des milliers de fourmis aller dans la même direction, ramenant sur leurs dos des copeaux d’épis de blés, des feuilles ou des grains. Certaines se regroupent même autour de chenilles tombées qu’elles assaillent de leurs mille pinces et qu’elles dépècent instantanément...

Mais plus que les insectes, c’est le champs lui-même qui me fascine. Tout en travaillant, je reste surpris par la beauté ambiguë des feuilles de kif, par cette symétrie insolente... Je reste intrigué par la beauté de ces étoiles végétales dont les feuilles fines, effilées, fuient dans toutes les directions. Je me relève pour voir la lumière du jour. Le soleil blanc est déjà haut. Après plusieurs heures courbé sous la chaleur, je me rends compte de la dureté de ce travail, de cette vie de fellah. La volonté de bien faire a disparu. Des douleurs me prennent partout. Je suis épuisé. Vide. En haut, Mohcine a déjà fait beaucoup de fagots... Le regarder est toujours pour moi comme regarder un miroir alternatif. Un lien spécial nous a toujours uni. Nous sommes nés dans la même maison, en bas. Dans la même pièce. À un mois d'intervalle. Mohcine est une sorte de jumeaux qui me fait penser, à chaque fois que je l'observe, ce qu'aurait été ma vie si mon père ne m'avait pas emmené en France... Il a le dos voûté par le travail, la peau assombrie par le soleil, des muscles optimalement fins, mais puissants. Quelques cicatrices, de chutes, de coups, de maladies... Cette terre éprouve durement ceux qui y restent. Et à certains moments, surtout à cet instant précis où la dureté de cette existence m’apparaît avec une acuité douloureuse, une culpabilité profonde me prend, à penser que nos vies auraient pu être inverses...

Je coupe ma dernière tige. Puis me traîne, mouillé de sueur, sous l’amandier pour me protéger du soleil. Je repose la faux, trempe mes doigts cloqués dans un peu d’eau froide. J’ai mal a la tête... Un mal persistant me prend le front.

-Qu’est-ce qui t’arrive ? Me crie mon cousin d’en haut. T'es déjà fatigué ? Je le vois ligoter rapidement un grand bouquet de tiges puis il descend me rejoindre. La tête entre les mains, j’essaye de ne pas trop voir la lumière en face. Sous mes doigts flous que j’entrouvre, je considère un moment ma récolte que j’ai laissé là-bas : quelques fagots mal coupés, mal lacés... Une chenille se promène encore sur mon pantalon. Ma chemise est sale. Mes mains sont vertes, pelliculées d'une résine huileuse.

J’ai du mal à respirer... Le bruit assourdissant des criquets. En m’éloignant du champ, je me rends compte de la moiteur solide de ses émanations. Je vois la chaleur embuer les feuilles... Le vent l’éloigne bien un peu mais l’odeur revient toujours, chaude, insistante, oppressante, comme le bruit assourdissant des criquets. L’odeur verte a imprégné mes vêtements, s’est collé à ma peau... Je m’étais pourtant habitue à cette odeur... Je crois que j’aurais dû rester dans le champ. En sortant de ce cercle, je me suis compromis : ma tête commence à tourner... Le ciel bascule lentement, doucement, sans cesse... Le paysage se renverse avec une frénétique constance, sous le bruit assourdissant des criquets... Submergé par tant de sensations, j’essaie de ralentir mes pensées... J’attends. Je m’interroge silencieusement... J'essaie de ne pas me laisser porter par cette ivresse à laquelle je ne peux rien... Dans le champ, je vois des chenilles sur des feuilles. Des chenilles qui se déplace lentement, tortillant lourdement leurs corps, mordillant l’épaisseur infime des feuilles. Je détourne le regard : des chenilles géantes couvrent tout mon champ de vision. Elles grimpent sur des tiges rouges, s’accrochent, mâchent l'infime épaisseur des feuilles... Leurs mandibules sont géantes. Leurs poils, leurs pattes. Immenses. Des plis sur leur peau. Des plissures sur ces plis... Une nausée me noue l’estomac. La sueur coule comme un fleuve sous mes vêtements. Mon cœur se révulse. Je me lève. Je me retourne soudain. Je m’appuie contre l’arbre. Je vomis. J’entends derrière moi le rire de Mohcine. Des larmes d’étouffement. De grosses gouttes de sueur sur mon dos... Puis, peu a peu, le vent glacé sous l’amandier. Le calme bleu du ciel... Mon cousin me dirige en prenant mes épaules et me fait asseoir sur une pierre plate. Il me parle, et j’entends sa voix encore un peu loin : -Ben alors, qu’est-ce qui t’arrive ? Sourit-t-il. T’as pas mangé ce matin ? Tiens, bois un peu d’eau... Repose-toi. Je continuerai seul. Repose-toi bien... Il me tape amicalement l’épaule, me regarde un moment, ne pouvant se retenir de sourire. Puis il s’en va. Il regrimpe péniblement la pente friable. Je le regarde disparaître bientôt derrière les feuilles... Je cherche dans le sac un chiffon. J’essuie doucement mon visage. Je regarde autour de moi. Le paysage ne balance plus. Il retrouve peu a peu son mutisme lourd et rassurant. L’ombre froide de l’amandier. Le bruissement des feuilles. Je me sens mieux. Je regarde passer le monde. Devant moi, le ciel, d’un bleu absolu, entoure de ses bras le monde décharné.

Là-bas, les mules paissent encore. Depuis mon arbre, je sens sur leur corps les brûlures du soleil, qui mord leur encolure trop brillante.

© Mohamed Saïd. 1998.