©2019 Mohamed Saïyd - Lune Brisée

Contrebandier



1- -C’est toi qui connaît ton boulot. C’est à toi de me dire un prix… -Mais toi, tu peux mettre combien ? -Ce que je peux mettre, ça ne veut rien dire. Dis-moi un prix, et je vais te dire si ça me va.

Mon cousin est commerçant à la médina. On ne lui fait pas. L’homme chauve, au visage tanné par le soleil et à la moustache fournie, réfléchit, la main enroulant son menton. Il a le cou large, un aspect compact et trapu. Une vraie tête de trafiquant bien de chez nous... Autour, une cohue indescriptible : les bus qui déversent derrière nous leurs passagers à intervalles réguliers ; des hommes malingres qui hèlent les voitures de l’étranger en leur proposant de remplir leur fiche d’entrée du territoire ; les allers et retours de la foule entre les grilles des immenses entrepôts de vente ; les klaxons, le bruit des cartons que l’on déchire, du plastique que l’on froisse, du scotch des marchandises que l’on empaquette en lots ; des cris, des disputes ; la rangée des femmes assises sur une banquette du mur, au milieu des emballages éventrés... Les abords du poste frontière de Ceuta, coté espagnol, est un foutoir sans nom. Il est 17 heures 00. La voiture, stationnée à la va-vite au rond point, juste avant la frontière, fait comme un rocher au milieu des eaux humaines. Elle dévie le flux des centaines de femmes marocaines frontalières qui reviennent du travail, employées de maison ; passeuses de marchandises de contrebande ; celles qui les vendent juste avant le poste frontière ; celles qui se reposent un moment, avant de reprendre leur chargement et d’affronter la douane marocaine. Une petite camionnette s’arrête à quelques pas, balance au sol trois gros cartons qui sont directement pris en charge par des dizaines de femmes d’un age mûr. Les cartons sont progressivement déchirés, débités. Des vêtements pour enfant. On enlève le plastique qui les recouvre, on les empile les uns sur les autres pour qu’ils prennent le moins d’épaisseur possible. Le scotch… C’est vraiment le symbole de cet endroit… Son bruit est omniprésent. La respiration de ce lieu. Les femmes enrouleront plusieurs épaisseurs de ces vêtements autour de leurs corps à l’aide de ce scotch. Le propriétaire de la marchandise est là, il regarde. Il paiera chaque femme 20 à 50 dirhams par passage et les attendra de l’autre coté de la frontière, coté Maroc. Ça peut prendre la demi journée, il s’en fout, il est gagnant. Il a réglé son problème. Nous, pas encore.

Lorsqu’il a fini de réfléchir, l'homme chauve donne enfin son prix : -2.500 dirhams. Anouar se détourne : -Autant m’acquitter des taxes de douane. -Écoute, les douaniers, c’est devenu des connards, ils ne laissent plus rien passer. -2.500, c’est trop… Ça ne m’intéresse pas. -Si tu veux faire passer 30 ordinateurs d’un coup, tu ne trouveras pas moins cher. -On trouvera une autre solution. L’homme retourne alors à sa position de réflexion, sa main enroulant toujours son menton. Il y met une concentration qui me déconcerte. Appuyé contre la portière de la voiture, témoin de tout ce manège, moi aussi je réfléchis. Au milieu de toute cette agitation frénétique, moi aussi je me creuse la tête, pour savoir ce qui m’a poussé à être ça, ce contrebandier.

2- À priori, ma mission était simple. Mon cousin du Maroc voulait une voiture. Mon cousin de Hollande la lui achetait. Moi, le cousin de France, je la transportais d'Amsterdam à Tétouan. Ça me payait le voyage et les vacances. Cool non ? En tout cas, au début, je ne voyais pas d’inconvénients. C’était simple, jusqu’à ce que je descende à la cave. -Tu penses qu’on peut mettre combien de tours de pcs dans le coffre de la Golf ? -Je ne sais pas… Pourquoi ?… Mon cousin de Hollande travaille dans la maintenance informatique. Chaque année, il récupère des centaines d’ordinateurs d’occasion dont les entreprises ne veulent plus. Il en donne quelques uns à la famille, en descend quelques autres au bled. S’il veut que j’en prenne avec moi dans la voiture, pourquoi pas.

Au bout de la 7ème tour de pc, emballé dans de la cellophane noire, je commence à m’inquiéter. -Heu… C’est bon là, non ? Tu comptes en mettre combien dans la voiture ? Il répond vaguement. Au bout de la 15ème, quelque chose commence à pincer mon cœur. De la sueur sur mon front : l’effort de porter sans doute. Mais autre chose surtout. Je me sens roulé. Coincé. Au vingtième, j’arrête de porter : -Écoute, je ramène pas tout ça. Pas sans facture. -Bien sûr qu'il y aura une facture. Je vais te la faire, t’inquiète pas. -C’est pour qui tout ça ? -C’est pour Jawad (Oui, un autre cousin du Maroc). -Et si je me fais contrôler, je fais quoi ? -T’inquiète, les cousins vont te rejoindre à Sebta pour faire passer les ordinateurs au bled, tu ne seras pas seul. -Et pour la frontière entre la France et la Belgique, je fais comment ? -Qu’est-ce que tu dis, y a pas de contrôle… -Je suis venu deux fois en Hollande, et à chaque fois, il y avait la douane française. -Il y aura une facture en bonne et due forme, t’inquiète pas. Les tours d'ordinateurs, sous plastique noir, emplissent chaque espace utile de la voiture, du siège passager aux sièges arrières... Dans le coffre, ils font comme des ballots de drogue empilés les uns sur les autres. Je ne suis pas à l'aise. C’est la première fois que je fais ce genre de conneries. Et avec ma poisse habituelle, je sais que ça ne sera pas aussi simple... 3- Comme prévu sur l'autoroute, une file de voitures est à l'arrêt devant le poste-frontière franco-belge. La voiture chargée jusqu'aux essieux, je patiente, en imaginant un argumentaire plausible à toutes ces conneries. Comme prévu, lorsque mon tour arrive, le douanier français, lunettes de soleil et gilet fluorescent, me fait signe de m’arrêter. Je ne l’ai pas précisé, mais lorsque l’on achète une voiture aux Pays-Bas destinée à l’export, les plaques jaunes originelles sont remplacées par des plaques blanches « Transit », bien reconnaissables. L'acheteur a alors 15 jours pour quitter le territoire néerlandais. Pour résumer, et je le saurai durant tout mon voyage, ces plaques disent à tout agent détenteur d'une quelconque autorité d’État : « Arrêtez-moi s’il vous plaît, j’ai été vilaine et mon conducteur aussi.» Le douanier s’approche de ma vitre, jette un œil rapide sur le barda que je transporte, caché par une couverture. -Vous arrivez d’où ? -De Hollande. -Vous êtes partis faire quoi là-bas ? -Fumer du crack, sniffer du Gouda, ramener 20 kilos de weed (Non, non, je n’ai pas dit ça). -Je suis parti acheter une voiture… -Celle-ci ? -Oui. -Et vous allez où avec? -Je vais au Maroc. Je vais essayer de la vendre là-bas. Je m’apprête à descendre pour ouvrir le coffre et l’entendre rire quand je lui dirai que tout ça est pour la famille... Mais il me dit juste, en me priant de circuler : -C’est parfait. Sans blague, tu me l’ôtes de la bouche. 4- Comme celle de Planck, il y a une constante assez forte avec mes cousins, dont j'ai eu le loisir de vérifier, après de nombreuses et rigoureuses expérimentations, toute la solidité physique : rien ne se passe jamais comme prévu dans leur plan. Après un énième contrôle à la sortie du ferry, où la Guardia Civil n'a pas manqué de fouiller de fond en comble la voiture (les fameuses plaques), c’est un peu soulagé que je débarquais à Ceuta. Mes cousins m’attendaient au poste frontière, coté espagnol. 8 heures 30. Foule matinale des travailleurs frontaliers. Les seuls ressortissants marocains autorisés à rentrer dans ce territoire sans visa sont ceux ayant un passeport dont le lieu de résidence est fixé dans l’une des villes et localités à proximité immédiate de l’enclave : Fnideq, Tétouan, Tanger. Ça explique notamment le fait qu’un passeport de l’une de ces villes se négocie près de 50.000 dirhams. Mais c’est une autre histoire. Anouar est content de la voiture que je lui rapporte, une Golf 1999 au moteur puissant. Jawad est content de ses 30 ordinateurs. Moi, je serais bien content de sortir d’ici et d’en finir avec cette histoire. -Bon, ça se passe comment ? Vous connaissez un douanier, c’est ça ? -Non, on connaît personne de ces gens là, et vaut mieux pas les connaître… C’est les plus gros rapaces du Maroc, ces mecs là… -On fait quoi ici alors ? -Il faut qu’on attende un pote, c’est lui qui va nous faire rentrer les pcs... Mais il finit le travail à 14 heures 00. -Tu te fous de ma gueule, là ? -Pourquoi ? -Tu m’as dit de prendre le premier ferry, celui de 7 heures 00, et on doit attendre ici jusqu’à 14 heures 00 ? Après deux jours de route, tu crois que j’ai que ça à foutre ? Le poste frontière expulse avec frénésie une marée humaine de femmes en foulard et d’hommes, de jeunes, qui, coincés dans le trop-plein du long corridor espagnol de contrôle, viennent maintenant se déverser vers le rond point, ci attendant le bus pour le Centro, ci prenant d’assaut les taxis. Le long cordon de la route côtière est perlé d’une longue procession de piétons qui marchent tranquillement vers le centre ville, distant de deux kilomètres. Derrière, la mer, irisée des rayons encore bas du soleil, reflète un ciel hésitant. La police espagnole vire sans ménagement les voitures mal garées. Nous devons donc partir. Retourner au centre ville, improviser, visiter Ceuta, tuer le temps, jusqu’à ce que 14 heures 00 arrive... La situation ne m'enchante guère. Mais que faire d’autre. De toute façon, après l’épisode éprouvant de Gibraltar d'hier soir, j'étais blindé. 5- « No es correcto ! -Pero este solo para visitar una hora o dos… Mon espagnol est pourri, et je n’arrive pas à transmettre au douanier toutes les nuances et subtilités que requerraient ce genre de conversation. Il continue à débiter de son coté. Parmi ce flot, je comprends seulement qu'il doit me garder 24 heures 00... J’ai fait une connerie, et je le sais. Une petite inconscience qui me paraissait sans conséquence.. Je suis sorti de l’espace Schengen pendant deux heures. Quelques heures plus tôt, j’étais enfin arrivé à Algésiras, le grand port de la pointe sud de l’Espagne. J’avais bien roulé. Ceuta n'était plus désormais qu'à une heure de ferry, de l'autre coté du Détroit de Gibralatar. Mais dans la matinée, mes cousins m’informèrent que les douaniers de l’enclave espagnole étaient en grève. Pour protester contre l’annulation de la revalorisation des salaires des fonctionnaires, plan de rigueur, tout ça. À vrai dire, rien ne pouvait me faire plus plaisir que de retarder ma venue. J’allais enfin réaliser un rêve de longue date. J’ai pris un hôtel à Tarifa, la ville la plus au sud de l’Europe, dont l’on peut voir les maisons depuis Tanger. Je suis allé à la plage, visité Las Dunas sur la route de Cadiz. Cette journée sur le versant européen du Détroit ne pouvait se terminer sans visiter le rocher de Gibraltar. Je savais que je prenais un risque avec toute la marchandise que je transportais. L’idée initiale était d’ailleurs de garer la voiture à la frontière... Mais laisser sans surveillance toute ma cargaison ? Je tentai le pari : je rentrai dans l'enclave. Les douaniers britanniques ne firent d’ailleurs aucun zèle. Au retour, les agents espagnols me laissèrent également sortir sans histoire. Du moins, ils laissèrent sortir, sans histoire, la partie avant du véhicule. Car j’entendis soudain l’un d’eux crier vers moi : « Hey ! Hey ! ». Ayant vu le fourbi sur les sièges de derrière, le douanier me demanda de reculer, puis de me mettre sur le coté. Je m’exécutai, non sans réprimer un dépit contre mon inconscience... C’est dans cette même inconscience que je piochai, pour arborer un air de totale décontraction face au douanier. Celui-ci ne l’était pas trop, décontracté. Il devait bien avoir une cinquantaine d’années. Ses tempes grisonnantes et son ventre un peu bedonnant ne devaient pas tromper sur le fait que c’était un gaillard solide, au regard bien trempé. Il me demanda d’ouvrir le coffre. Sous ses yeux : un empilement de rectangles sous plastiques noir. -Es qué ? -Es solo ordinatores… -Ordenadores ? Il attrape l’une des tours du coffre, arrache le plastique noir, le scrute, l’observe avec minutie… -Hay cuánto dentro? Je n’ose pas mentir. Ou si peu. -Una vinté, vinté cinco… -Veinte ?! -Ordinatores viejos… Es solo por la familia… -Por la familia ? rigole-t-il. No, no, no… Il va voir son collègue. Celui-ci regarde également le coffre. Ils discutent un moment, puis le douanier fait vers moi un signe négatif de la tête : -No podemos te dejar irse, debes quedarse aquí 24 horas para reglamentar la aduana. Je comprends juste, dans ce flot de paroles rapide, qu’ils veulent me garder 24 heures 00 ici. Putain… J’essaie d’expliquer : -Pero este ordinatores no probiende de Gibraltar. Se compra en Hollanda y se vende en Marruecos. Somos en Europa no ? Vienne a Gibraltar solo para visitar ! Solo para una hora ! Le douanier continue sa fouille. Il tombe encore sur des ordinateurs sur les sièges arrière. Je tente : -Hay una factura ! -Una factura ?

Je m’empresse de la chercher dans mes innombrables papiers. Je ne l’ai même pas encore vu moi-même. Une facture, une carte du magasin. Je lui explique, dans un espagnol à couper au couteau, que mon cousin travaille dans l’informatique et qu’il récupère des ordinateurs d’occasion, et que je lui en achète pour les donner ou les vendre au bled… Je lui dis que ces ordinateurs ne valent pas grand chose, que je ne fais pas ça pour gagner des millions, mais juste pour amortir le voyage. Il me répond, ou du moins, je crois comprendre qu’il me répond que si j’étais venu visiter Gibraltar, il fallait que je déclare ces marchandises avant de rentrer dans l’enclave, et que mon attitude n’a pas été correcte. J’en conviens : -Pero por dos horas de vicitation, no quiero problemas. Solo quiere ver Gibraltar. Il me demande encore si je n’ai rien acheté à l’intérieur de la ville franche sans taxes, qui joue en Espagne le même rôle que Ceuta au Maroc. Il fouille également les valises envoyées par les famille de Hollande et de France : du thé, du café, des pistaches... -Tienen que no comer en Marruecos? -Conécé los marruecos… Impossible de viajar sin regalos por la familia… -Tienes droga? Je ris : -Drogua vienne de Marruecos, no ? -Fumar un poco ? -No… No fumar. Por que fumar?… -Eres dondé ? Te vas a Marruecos esta tarde? -No, tomorrow… Soy en un hostal en Tarifa… Quiere solo visitar un poco Andalucia : Tarifa, Las dunas, Gibraltar… Antes de... go to Marruecos… Esta todo… Il retourne vers son collègue. Ils discutent longuement... Ils ne semblent pas dans un premier temps d’accord. Mais après un moment, qui me parait long, le douanier revient vers moi, souriant, et me fait signe de partir. -Pero es no correcto! La vez próxima, hay que declarar lo que tienes ! -Si, si !... Muchas gracias !… En sortant de là, je sais que j’ai eu de la chance. J’ai échappé à 24 heures 00 d’immobilisation, à une forte amende... Je traverse La Linea de la Concepcion sous la nuit, laissant échapper par mes pores une euphorie étrange, diffuse, qui se mêle à la brise salée : adrénaline stockée et retombée bien sûr. Mais aussi la joie d’avoir découvert ces confettis de territoires, enclaves imbriquées, grains de sable dans les unités nationales. Je me dis que le Détroit de Gibraltar est décidément un endroit bien étrange dans ce monde.

6- À 16 heures 00, toujours impossible de joindre le « pote » en question. À chaque appel, nous tombons sur répondeur. Et lorsque par miracle, une communication s'établit enfin, la conversation est tellement hachée qu'elle en est inaudible. Il faut dire que se joindre au téléphone à Ceuta est une gageure. Que l’on approche de la frontière marocaine, que l’on s’éloigne au contraire vers la pointe de l’enclave ou que l’on fasse face au détroit, le réseau téléphonique dominant change, se partageant entre trois opérateurs... Après plusieurs tentatives infructueuses, et après avoir de nouveau validé, par cette énième expérimentation, la Constante des Cousins, nous nous dirigeons, en désespoir de cause, vers le poste frontière... La marchandise est toujours dans le coffre. Le but reste inchangé : sortir ces foutus ordinateurs sans trop de dommages financiers. Nous avons envoyé Jawad en éclaireur chez les douaniers marocains, pour nous renseigner sur les droits de taxes. Il revient, goguenard : -C’est des malins… Ils veulent rien dire sur le prix… Ils te disent juste : apporte la marchandise et on verra... Tu leur ramènes et ils te disent leur prix. Et là, ils te coincent : soit tu payes sur place, soit ils confisquent tout… -Et votre pote là ? -Il répond toujours pas au téléphone... -Tu sais quoi, j’ai bien envie de vous laisser la voiture et vos putains de pcs, et sortir d’ici… -Patience Moh… On va trouver une solution… A l’ombre d’un haut mur coloré, nous attendons. Un camion-benne vient vider devant nous deux poubelles remplies de cartons et de plastiques. Il s'éloigne en un vrombissement sonore. Le bruit du scotch. Les bouts de cartons déchirés que l’on jette à nouveau dans les poubelles vides. Un homme s'approche de nous, il est accompagné d’un autre homme très maigre, au visage cicatrisé, que l’on voyait auparavant aller et venir avec un chariot vide. Le premier salue, regarde autour, puis demande à Anouar : -T’as des trucs à sortir ?... Anouar le scrute. -Pourquoi ? Tu sors des trucs ?... -On peut faire quelque chose… Mon cousin regarde l’homme moustachu au visage bronzé. -On a 30 ordinateurs ici. Si tu peux voir comment les sortir... L’homme réfléchit. -30… c’est beaucoup… Y a les écrans avec ? Les claviers ?... -Non, juste les unités centrales… Il y a un moment de silence. -Tu peux mettre combien ? -Me demande pas combien je peux mettre, c’est toi qui sais. -30, c’est beaucoup… Il faut arroser les douaniers, le chef… Dis moi un prix et je te dis si ça peut le faire… -Je te l’ai dit, c’est toi qui connais ton boulot. C’est à toi de me dire un prix… Je continue de regarder la foule qui passe. Cette foule qui fend la foule. Cette vieille femme remplissant à ras bord un chariot en le fixant avec du scotch… Une autre, portant un barda qui aurait étouffé sous son poids ma propre grand-mère… Les fourmis... Elles portent bien leur surnom ces femmes. Une procession qui s’engouffre maintenant dans le couloir du poste-frontière pour retrouver le bled. Ce qui sort d’ici, sur leur dos, chaque jour, pourrait faire des montagnes. On dit que depuis la mise en service du Port Tanger Med, à quelques kilomètres de là, l’activité contrebandière de Ceuta est en sursis. Les douaniers coté Maroc sont maintenant plus stricts, donnent des signes de blocage plus évidents. Viendra peut-être un jour où cette activité, qui fait vivre des dizaines de milliers de personnes, sera déportée du coté des zones franches du nouveau Port. L’activité commerciale de l’enclave espagnole périclitera sans doute, lui enlevant sa raison d’être économique, et donc, géographique... Mais lorsque l’on voit cette masse de gens qui se pressent, on se dit que l’on en est encore tellement loin…

-Ahmeeeeeed ! Ahmeeeeeeed ! Anouar quitte précipitamment son interlocuteur et se dirige soudain en courant vers une petite camionnette Suzuki qui vient de sortir de la douane. Ahmed, le conducteur barbu l’aperçoit, fait demi tour vers lui et se gare près de notre voiture. -Ahmed, c’est Dieu qui t’envoie ! Tu fais quelque chose là ? T’es occupé ? -Comme tu vois là. Je rentrais à la maison. -Écoute, j’ai une trentaine de pcs, tu peux les garder chez toi, et les sortir quand tu pourras ? Ahmed habite à Madraba, le grand quartier marocain de Ceuta. Chaque jour, avec sa camionnette, il sort et revient de l’enclave pour livrer de la marchandise à Tétouan. C’est son travail. Anouar le connaît bien. -Je pourrais pas te les sortir tous d’un coup… Juste un ou deux par jour… T’es pas pressé ? -T’inquiète pas pour ça. Prend tout le temps que tu voudras… Je ressens une profonde satisfaction à voir enfin ces gros cubes sous plastique noir vider le coffre, et remplir celui de la Suzuki. Lorsque l’on a fini de transvaser la marchandise, Ahmed ferme la porte : -Tu peux en prendre deux avec toi, y aura personne pour te dire quelque chose. -T’es sûr ? -Oui, oui, sûr, deux pcs, ils peuvent pas te faire de problèmes pour ça. Nous le remercions chaleureusement. Pour le prix, Ahmed lui dit de ne pas s’en soucier. C’est alors libéré d’un grand poids que nous nous dirigeons enfin vers le poste-frontière. Après les contrôles de la douane, des gendarmes et des policiers que nous franchissons sans encombres, nous rentrons au Maroc. Il est 18 heures 30. Je n’ai jamais été si soulagé d’y rentrer. Et je n’oublierai pas de sitôt ma première expérience de contrebandier…

7-

A l’heure d’aujourd’hui, dix jours plus tard, 18 pcs sur 30 sont « rentrés ». © Mohamed Saïd. 2010.