©2019 Mohamed Saïyd - Lune Brisée

Epilepsie


A cette heure, si j'avais été quelqu'un de différent, je serais dans un car pour Casablanca. Je serais assis, sans doute, à coté d'un voisin anonyme et silencieux. Mon sac sur les genoux, le front collé à la vitre, bercé par les tremblements de la route et par une fatigue résineuse. Si j'avais été quelqu'un de différent, je serais dans ce car, observant silencieusement un paysage plat, agricole, autoroutier. Mais je suis ici, debout, devant ce coin de plage de la Baie de Tanger. L'air est léger. Le ciel lavé. Quelques heures plus tôt, j'avais pris le car depuis Tétouan. Là-bas, grève des transports oblige, on jetait des cailloux et des oignons sur les petits taxis qui travaillaient. Lorsque le car est arrivé à Tanger pour s'y arrêter un quart d'heure avant de repartir, j'ai pris mes sacs et j'ai dit au chauffeur que je préférais rester ici. Le chauffeur m'a souri, et je suis parti. Mon avion part demain de Casa. Je prendrais peut-être le train. Ne vous arrive-t-il jamais de ralentir un peu votre marche pour voir le paysage, et de penser que si vous étiez un autre, vous continueriez votre chemin et vous seriez déjà là-bas, loin devant ? Et vous vous regarderiez vous éloigner? Il m'arrive parfois de penser à ce que je serais à cette heure, si j'avais été quelqu'un de différent, si je n'avais pas pris le temps de m'arrêter à chaque fois que quelque chose me traversait. Dans quel point du globe je serais, avec qui je serais, avec combien d'enfants. Pendant ce séjour au Maroc, j'ai vécu beaucoup de choses. J'ai vu des trajectoires, des centaines de trajectoires. J'ai vu l'infinité des possibilités que pouvait prendre la mienne. Je me suis vu, figé à ma place, prendre des directions qui s'éloignaient de moi, silhouettes que je ne retrouverai sans doute jamais, même en un milliard de vies. ****************************** Elle riait et plaisantait avec nous l'instant d'avant. On l'appelait la folle de la Kasbah. Vêtue de noir, de la robe au foulard, elle avait peut-être une vingtaine d'année, mais son aspect malingre lui en donnait plus. Elle chantait à voix haute le tube de Cheb Bilal "Nass redara", demanda un verre de lait à mon cousin qui s'empressa de le lui donner en riant. Et elle se mit à danser avec son verre, sous les éclats de rire de la rue. Puis, alors qu'elle était partie dans une autre volute orale, j'ai vu soudain son regard se vider. Elle se figea tout à coup, paralysée. Nous mîmes du temps à réaliser que ce n'était pas une autre de ses facéties : elle était en pleine crise d'épilepsie. Fatma, la vendeuse de légume, s'empressa de couper l'un de ses citrons qu'elle plaça sous les narines de l'inconsciente. Moh le vendeur d'en face la fit asseoir sur l'un de ses cageots. Son corps menaçant de tomber en arrière, nous nous mîmes à trois pour la retenir. Lorsqu'elle revint à elle, je restai le seul à maintenir son corps, de peur qu'elle ne tombe. Abandonnant même toute licence, sous la compréhension des autres commerçants de la ruelle, je la protégeais de la pluie qui gouttait sur son visage figé en la prenant par les épaules. Après de longs instants de silence, elle ouvrit un peu les yeux, qu'elle laissa mi-clos. Elle me dit, d'une voix faible, fatiguée: "C'est ce qui est en moi... Il veut me tuer... Il veut me tuer... Ils disent que je suis folle..." Je lui répondis qu'elle n'était pas folle. Que c'était ceux qui la traitaient de folle qui l'étaient réellement... Articulant ces pauvres mots, j'ai senti une admiration profonde, une sorte d'amour confus pour cette femme capable de tellement de vie, d'exubérance, malgré la "mort" qui l'attendait à l'intérieur d'elle. Je l'avais vu auparavant embrasser avec une immense affection une femme qu'elle ne connaissait sûrement pas. Elle dansait sur ses malheurs, riait contre sa vie. C'était inexplicable, mais oui, j'ai senti une joie étrange de penser à la chance immense que j'avais... Si j'avais été un autre, jamais je ne l'aurais rencontré.


Mohamed Saïyd. 2007.