©2019 Mohamed Saïyd - Lune Brisée

Introduction au livre

Mis à jour : 24 déc 2019




Oui, je sais, moi aussi je n’ai pas une très grande passion pour les introductions de livres. Encore moins quand c’est écrit en italique... C’est rébarbatif, imprimé en petit et ça fait mal aux yeux... Je vous aurais bien épargné cela à mon tour mais mon éditeur, qui trouve cet ouvrage pas encore assez épais, y tient beaucoup. Il dit que ça fait sérieux, et que ça sera d’ailleurs la seule chose sérieuse de ce livre... C’est donc contraint et forcé que je me plie à ce rituel long et ennuyeux.

Mais après tout, pourquoi pas ? Il faut quand même bien vous préparer à ce qui va suivre, non ?


Bon. Tout d’abord, le contexte : un jour d’octobre 2005, dans les locaux du journal régional hebdomadaire des « Nouvelles du Nord » à Tanger. La personne que vous voyez en train de jouer au démineur dans son bureau au lieu de travailler, c’est moi : Mohamed Saïyd. Cette personne a 26 ans. Il est là depuis une semaine à peine, débarqué tout chaud de France où il a toujours vécu. Le Maroc ? Il ne le connaît, comme tout enfant d’immigrés, que chaud et sec, lorsqu’il débarque pour les vacances d’été dans le sillage d’une horde innombrable de zombies zmagris à la peau grise qui, geignants, les bras en avant, assoiffés de soleil, d’eau de mer et de Poms©, dévaste tout sur son passage...

Depuis l’enfance, son pays lui est toujours apparu comme une source authentique et intarissable d’aventures. Une récréation joyeuse après une année d’Europe bien trop laborieuse et grise. Un immense terrain de jeux. Il en fait d’ailleurs un texte, « Bienvenue à Maroc-Land ! », qui décrit le pays comme un immense parc d’attraction,.

Cette nouvelle, qui a reçu, quelques semaines plus tôt, l’approbation hilare et unanime des douze lecteurs de son blog, lui vaut, gratification ultime, une parution et son embauche dans la foulée aux « Nouvelles du Nord ».


Auréolé de ce premier succès, notre héros, qui n’a plus rien à prouver dans le game de la littérature du XXIème siècle, fait le tour de la corniche en voiture de sport (louée) pour étaler son contentement social et s’entraîne des heures durant à faire des autographes personnalisés.




Mais la deuxième semaine est plus dure... Mohamed Saïyd est pensif.

Comme je vous l’ai indiqué précédemment, il est là, devant son ordinateur, jouant machinalement à une partie de démineur.

C’est une chose qu’il fait souvent : jouer à des jeux lorsque se présente une difficulté. Il y transpose alors son problème et se présume, à chaque succès dans le jeu, que sa difficulté dans le monde réel est surmontable.

Mais dans le monde réel, tout n’est pas si simple... Une heure plus tôt, il a proposé un des textes qu’il avait en stock pour faire sa chronique de la semaine. « Oui, pourquoi pas. » Lui avait-on poliment répondu.

En consultant sur Reverso, la traduction à peu près exacte de cette réponse donnait ceci : « Ton texte est une daube internationale ! Et encore ! Si les moyens techniques et physiques le permettaient, par la construction par exemple d’une fusée télé-portante, ce serait une daube intergalactique ! »



Coincé, Mohamed Saïyd est un peu perdu. S’était-il trompé à ce point ? Aurait-il dû privilégier une carrière de joueur de démineur qui lui tendait pourtant les bras ?

À vrai dire, il ne sait pas trop ce qu’on attend de lui... Il va demander conseil au bureau de Jamal Amiar, vénérable Directeur du Journal : « Il faudrait que tu fasses un texte dans la même veine que Maroc-Land... »



Aussi étrange que cela puisse paraître, je n’y avais pas pensé. C’est qu’à mon sens, je croyais avoir épuisé tous les ressorts comiques de ce style lors de ma première chronique. Ce ton, me disais-je, ne pouvait fonctionner que pour ce texte.

Je m’y essaie tout de même dans la foulée. Je remplis quelques brouillons. Je tâtonne... Pas convaincu du résultat, je retourne bien vite à mon jeu...


Le soir même, entraîné par mon cousin, j’assiste dans un café bondé au match suprême en Liga : le Barça de Ronaldinho contre le Real.

Match clivant par excellence, cet événement, capable de diviser des familles sur des générations entières, de stopper net les amitiés les plus solides et de provoquer chez les supporters des réactions dignes de l’Exorciste, était une aubaine inespérée : je n’avais qu’à sortir les graines de tournesols, observer, puis écrire.

Le lendemain, je rends ma chronique de la semaine : « Barça-Real au café ».

Et à ma grande surprise, nouveau succès.


Un ton était né. Un nouveau regard, façonné par l’ironie, l’humour, l’étonnement et l’observation d’un pays que je redécouvrais dans son aspect quotidien. Un pays, mon pays, ô combien différent de celui de mes vacances...

Astreint à la discipline d’une parution par semaine, je livrais en vrac ma vision nouvelle, faites de découvertes, d’incompréhensions, de rires, d’indignations, de rencontres et de surprises ; témoignages tendres et acides d’une année passée au Maroc qui m’a enrichi à un point inestimable.

Ce présent livre est la compilation des meilleures chroniques parues aux Nouvelles du Nord, ainsi que des nouvelles inédites. Il y sera question de cours de langage klaxonien, de nouveaux sports nationaux en remplacement du foot, de chauffeurs de petits taxis en roue libre, de supers héros un peu trop locaux et de tant d’autres incongruités...


Il y sera surtout question de rencontres, et j’aimerais profiter de cette introduction à ce livre pour rendre hommage à Jamal Amiar qui a permis cette expérience, qui m’a encouragé à suivre cette voie et qui, par la suite, m’a toujours laissé la liberté d’écrire sur tout ce qui m’inspirait, même lorsque, quelques fois, ça ne l’inspirait pas : « Une chronique sur les marchands ambulants ? Sérieusement ?... »


J’aimerais également remercier toute l’équipe des Nouvelles du Nord de cette époque : mon binôme Mukhtar, ainsi que Ilham, Mahassine, Ghita, Alia et Abdellah. Merci pour votre accueil et pour avoir supporté mon manque de professionnalisme qui, avec le recul, me paraît honteux.




Un grand merci aussi à toutes les personnes que j’ai rencontré à Tanger, de Meriem à Pierre, de Aïda à Majda, et tant d’autres... Merci également à tous les amis et lecteurs de mon défunt blog Mehdi7 qui m’ont encouragé dans cette aventure ; sans oublier les amis de Bladi.net, premiers témoins de mes délires.


Ce livre n’aurait pas beaucoup de pages sans ma famille au Maroc, à Tanger, à Tétouan et dans mon Rif natal. Mon Maroc est le leur, celui de leurs histoires personnelles, de leurs anecdotes, de leur vécu. Il ne serait pas bien épais non plus sans mes amis de Rabat, Casa, Marrakech et Agadir.


Ma profonde reconnaissance et mon amour à ma famille. Sans oublier ma chère épouse dont les corrections, les encouragements et les tendres : « Mon Dieu, mais qu’est-ce que j’ai fait pour mériter un tel tocard... » ont été un moteur constant.



J’aimerais, enfin, dédier ce livre à la tendre mémoire d’une Majnouna-Mahboula.



Tout ceci étant dit, et maintenant que mon éditeur est content, il ne me reste plus qu’à vous ouvrir en grand les portes de notre parc d’attractions. En le faisant, avec cette pointe de trac et d’excitation qui sied à ce genre de circonstances, je n’espère qu’une seule chose, une chose qui me tient particulièrement à cœur et qui a été ma motivation première pour écrire ce livre (avec l’argent bien sûr) : c’est que vous vous amuserez et rirez beaucoup.

Bienvenue à Maroc-Land !



Mohamed Saïyd.



Bienvenue à Maroc-Land. Le livre -> https://www.lune-brisee.com/shop


1. Zmagri : Déformation du mot « immigré », appellation donné par les marocains de souche aux marocains de l’étranger.

2. Poms© : Soda au goût de pomme, populaire au Maroc.