©2019 Mohamed Saïyd - Lune Brisée

Klaxon City

Mis à jour : 24 déc 2019



L’une des choses qui frappe le plus lorsque l’on débarque ici, c’est l’omniprésence du klaxon. Dans n’importe quelle ville du Maroc, du centre à la périphérie, la vie urbaine ne semble résonner que de cet instrument à la sonorité douteuse, utilisé pour n’importe quelle situation :

« Tu n’arrives pas à prévoir 1,74 secondes à l’avance que le feu va passer au vert ? Coup de klaxon ! »

« Tu oses traverser la rue, vil piéton, alors qu’il y a un feu qui est fait pour toi 15 kilomètres derrière ? Klaxon ! »

« Tu ne mets pas ton clignotant quand tu tournes ? Quoi ? Moi aussi je ne le mets pas ? Et alors ? C’est ton problème ?... Klaxon ! »

« Tu oses être belle alors que c’est interdit par la loi ? Klaxon ! »

« Tu marches tranquillement sur ton trottoir et tu ne fais rien de mal ?... (Moment de réflexion) C’est louche : Klaxon ! »


J’ai longtemps cru que cette mauvaise habitude des conducteurs traduisait un sentiment de frustration latente qui devait s’évacuer par cette pression facile de la paume sur l’instrument d’alerte. Bien protégé dans cette carrosserie qui le coupe de l’extérieur et le dispense de toute civilité, je pensais que le marocain lambda était un mufle quand il conduisait...

Mais ce que j’avais pris pour de l’agression gratuite au début, est en fait un trait culturel que j’ignorais jusqu’alors : Hé oui. Le Klaxon est la deuxième langue officielle du Maroc. C’est une langue avec ses codes, ses règles, sa grammaire.

Je m’en étais aperçu lors de mes déplacements entre Tanger et Tétouan... Je faisais signe à une voiture qu’elle pouvait me dépasser sans danger, et le conducteur s’exécutait en me remerciant par deux coups brefs de klaxon qui voulaient sûrement dire : « Merci, cher conducteur à l’allure de grand-père. Votre attention est tout à fait délicate et je vous en remercie. »

Dès lors : révélation. Tout un univers s’ouvrait à moi.


C’est en effet avec le temps que j’apprendrai qu’un long klaxon envers les passants qui traversent ne voulait pas forcément dire : « Cassez-vous de mon chemin, misérables vers de terre ! Cette route a été achetée par mon père ! » Mais plutôt : « Siérait-il à vous, aimables piétons, de hâter le pas pour que je puisse faire passer mon humble carrosserie sans risque de vous heurter ? »

Idem pour les coups de klaxon à un feu rouge. Longtemps resté dans l’ignorance de la langue, j’ai longtemps cru que cela voulait dire : « Mais tu vas bouger ta carcasse ?! Tu crois que j’ai que ça à faire, espèce de [Pastille de censure de niveau 5] !

Après vérification, la traduction exacte de ce type de klaxon était : « Je tenais à vous informer personnellement, Ô humble co-véhiculaire, que le feu de circulation était passé depuis 0,0095 secondes dans la teinte dite émeraude, et que ce serait très appréciable si vous daigniez (mais j’abuse peut-être) avancer. »

Quelques fois, j’avais cru que deux personnes se disputaient en se klaxonnant dessus à tout va. En fait, tout cela était l’ébauche d’une discussion construite :


Klaxon 1 : Désolé, cher Monsieur, de m’être trouvé sur votre chemin lorsque vous déboîtâtes tout d’un coup devant moi. Le remord et la confusion me rongent.


Klaxon 2 : Cette confusion est d’abord mienne, humble collègue, puisque je me trouvais sur votre voie lors de mon déboulé intempestif.


Klaxon 1 : Laissons donc cela. Nous avons évité le pire et il serait désormais avisé, en gentlemen, d’être plus vigilants la prochaine fois.


Klaxon 2 : Oui, vous avez tout à fait raison. Vous savez, je ne suis pas comme ça d’habitude... Mais j’ai des problèmes personnels aujourd’hui... Notamment avec ma femme...


Klaxon 1 : Allez ! Dites moi tout... Commencez par le début... Euh... Attendez, on arrive au rond-point de la Ligue Arabe, le Parlement klaxonien de la ville, alors on ne va pas trop s’entendre là...


Langage complexe, le klaxon est fait de nuances, de tons, d’élans qui rendent son vocabulaire plus riche qu’on ne le croit. Tout cela demande une certaine maîtrise. Un temps trop long et toute la phrase change. Une pression plus accentuée sur l’instrument et la prononciation n’est plus la même. Je débute à peine mais je commence à faire de gros progrès. J’arrive par exemple péniblement à prononcer quelques bribes de phrases : « Voulez-vous avancer, s’il vous plaît ? » ; « Attention chers piétons, j’arrive. » ou « Veuillez sortir de sous mes roues, vous abîmez mes amortisseurs. »


J’ai encore beaucoup de progrès à faire pour atteindre un bon niveau. Mais j’ai de la chance : les conducteurs marocains sont de très bons professeurs.



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