©2019 Mohamed Saïyd - Lune Brisée

Lâcheté collective


Nous remontions péniblement la pente de la rue de la Liberté, au cœur de la ville, sous la canicule lourde et habituelle d'un début d'après midi d'été tangérois. Il était 14 heures sur la rue penchée. Soleil vertical. Moiteur des pots d'échappements. Clameur des passants. Aux abords du fameux Hôtel El Minzah, nous remarquâmes soudain un grand attroupement qui nous parut de plus en plus agité au fur et à mesure que nous approchions.

-Une bagarre ! Une bagarre ! Plaisanta l'amie qui m'accompagnait. Elle ne croyait pas si bien dire, malheureusement. A quelques pas de la porte du célèbre établissement, et au milieu d'une foule agitée par des cris de panique, d'appel à la raison et de supplications, un homme tenait à bout de poing un autre homme qui saignait abondamment de l'arcade sourcilière. Ce dernier se débattait violemment, tentant de se soustraire à la prise de son agresseur, en vain. Du sang sur ses yeux, sur son poignet par lequel il s'essuyait. Il suppliait l'autre de le lâcher. Mais l'autre le tenait fermement contre le mur, avec plus de force encore, lui ordonnant, avec une rage violente, de ne pas bouger. Il regardait frénétiquement autour de lui, semblait attendre. Les scènes de bagarres ne sont pas inhabituelles ici. Et en général, lorsqu'il y en a une, on regarde, mais on ne tarde jamais sur les lieux. On apprend à tout bon citadin de se mêler de ses affaires, de ne pas s'interposer quand il y a un problème dans la rue, sous peine de voir ces problèmes se retourner contre soi. Deux gars se foutent sur la gueule ? Passe ton chemin. On dépouille un gars devant toi ? Passe ton chemin. Un homme frappe sa femme dans la rue ? Passe ton chemin. On dévalise une voiture ? Passe ton chemin. Dans les quatre cas, tu te prendras un coup de poing dans la gueule, un coup de couteau dans l'intestin, on t'accusera de draguer une femme mariée, on dira que tu es en fait un complice. Tu irais te plaindre à la police ? Ils te demanderont pourquoi tu voulais faire leur travail. Pourquoi tu voulais faire le héros. Tu voudrais témoigner parce que tu as vu un truc ? Tu seras convoqué par la police. On te demandera de témoigner aujourd'hui, puis demain, puis demain. De venir presque chaque jour au commissariat alors que tu travailles, et de ne tirer reconnaissance de cet acte citoyen que le statut de "chekam" (indic, balance). Et les policiers se serviront des informations que tu leur donnes pour monnayer leur travail auprès des victimes. Tu resteras plusieurs semaines avec cette affaire dans les doigts. Tu passeras sans doute aussi au tribunal. Sans compter les représailles des mafias locales. La police te protégerait ? Bref, on dit ici: « Lfara9, lfala9 ». Littéralement : le « séparant, le fou ». Je m'en offusquais un temps. Mais les histoires que me racontaient des personnes de bonne foi, qui se sont retrouvé dans des situations impossibles à cause de leur bonté, m'ont fait penser que c'était peut-être vrai : des fois, il valait mieux passer son chemin... Mais je sentais pourtant qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas. Une tension immense traversait la foule, et l'on sentait bien que son immobilisme était forcé. Les portiers de l'Hotel Minzah, qui gardaient l'entrée et paradaient fièrement d'habitude avec leurs costumes, étaient littéralement barricadés derrière la porte du Palace, ainsi que tout le personnel, apeuré. Pas un seul policier en vue. Des passants qui, comme moi et mon amie, s'arrêtaient et constataient l'impuissance de cette foule. Et devenait partie prenante de cette impuissance collective... -Mais c'est fou !... Pourquoi personne n'intervient ? Ils sont tous là en train de regarder ! S'exclama mon amie. Nous comprîmes bientôt pourquoi. L'agresseur avait dans son poing une lame de cuter. C'était avec cette arme qu'il avait tailladé le visage de sa victime. Je me rendis alors compte que j'assistais à une scène presque irréelle. Irréelle parce qu'elle se tenait en plein jour, dans l'un des endroits les plus fréquenté de la ville, devant une centaine de personnes hypnotisées, fascinées, formant un demi cercle parfait autour du drame. Irréelle parce que nous regardions, tous, sans rien tenter, les tentatives désespérées d'un homme ensanglanté pour se défaire d'un homme enragé qui le mutilait. Nous avions peur de cet homme, car s'il avait pu faire usage de son cuter en plein jour, dans l'une des rues les plus passantes de la ville, c'est qu'il n'avait plus rien à perdre... Vous êtes un passant, un enfant, une mère de famille, un touriste ou un type lambda qui passait par là. Vous êtes le gars impressionné ou l'homme blasé qui a vu ça cent fois. Vous dites, d'un ton navré : Makayn Makhzen fe had blad ! (Il n'y a pas de police dans ce pays) Vous pestez contre l'incurie des autorités. Vous passez votre chemin en hochant une phrase comme : « Encore le truc habituel ». Ou vous restez là, paralysé par le spectacle, vous criez, pleurez en voyant le scène, vous tonnez contre le fait que personne n'intervienne... Vous faites ce que vous voulez. Mais à partir du moment où vous assistez à cette scène, vous êtes responsable de ce que vous faites et de ce que vous ne faites pas. Vous faites partie de cette foule qui regarde, passivement. Vous êtes mille personnes contre une. Pourtant, vous aurez toujours peur, vous, de souffrir, de payer pour l'inactivité des autres. Vous vous dites : pourquoi les autres n'interviennent pas ? Ils étaient là bien avant moi pourtant, quand ce n'était pas encore grave. Ils ont plus de responsabilités que moi. J'y serais bien allé, mais est-ce que l'on m'accompagnerait ? Et si personne ne venait me seconder? Et si la dynamique que je voulais créer pour les séparer ne marchait pas ? Me prendre un coup de couteau dans la jugulaire, juste pour une bataille entre deux drogués ? Prendre à mon compte toute la rage de l'autre ? Mourir dans cette rue, alors que ce qui arrive n'est pas ma faute ? Voilà comment fonctionne la lâcheté collective, et comment fonctionnait la mienne, puisque je n'étais pas au dessus des autres. Vous pouvez paralyser de peur mille personnes face à vous, si vous pouvez potentiellement en faire souffrir une seule. C'est la base du pouvoir. Et à cet instant même, cet homme, qui secouait sa victime en sang en le menaçant de son cuter, tétanisait, autant de surprise, d'incompréhension, que d'effroi, l'assistance qui formait ce demi cercle presque parfait autour du mur de l'Hôtel. Un demi cercle que l'on aurait tracé au compas de la peur, où le premier rang était à trois mètres, à l'exact point d'inaccessibilité du cuter. Les voitures qui passaient s'arrêtaient devant la scène. Ceux derrière qui ne la voyait pas, klaxonnaient à tout rompre. Embouteillages des corps et des voitures. Klaxons, cris, hurlements, sifflets d'arbitre des gardiens de voitures, chaleur caniculaire, le sang, la sueur, la poussière. Chaos indescriptible. -Mais on va pas rester là sans rien faire ! Viens Mohamed, on va voir au carrefour, il y a toujours des policiers là-bas. Qu'est-ce qu'ils foutent sérieux ! Je la suivis. Nous remontâmes à la hâte la rue jusqu'au Consulat de France. Nous vîmes alors enfin arriver trois policiers, qui étaient littéralement guidés par la foule vers les lieux de l'agression, chacun montrant du doigt la direction et les enjoignant de se presser. Ils marchaient d'un pas vif et assuré, nous dépassaient rapidement. Mais lorsqu'ils virent de loin la scène, et qu'on leur expliqua que l'agresseur avait un couteau, ils s'arrêtèrent net. Puis à notre plus grande surprise, ils rebroussèrent chemin ! -Mais c'est incroyable de voir ça ! La foule eut les mêmes élans d'incompréhension que mon amie. Ils les enjoignaient d'intervenir. Que ce gars allait tuer l'autre s'ils n'intervenaient pas. Mais ils ne voulaient rien entendre : « Nous, on attend les renforts ! On y va pas comme ça. Vous nous aidez même pas en plus ! » Et sous la surprise, puis le mépris le plus total de l'assistance, ils restèrent devant les murs du Consulat... Eux aussi, n'avaient pas envie de risquer de prendre un coup de couteau, et séparer ce qui semblait être des "chemkars", des drogués errants... Nous revînmes alors vers le mur ensanglanté du Palace pour voir où en était la situation. Quatre soldats de l'armé, sûrement en faction à quelque pas de là, avaient pris l'affaire en main. Ils entourèrent l'homme au cuter... Puis ils s'approchèrent, doucement, doucement, en apostrophant l'agresseur. Ils étaient suivis par la foule qui osa enfin franchir le périmètre tacite de la peur. Puis l'un des soldats l'attrapa violemment. Les trois autres l'immobilisèrent, lui firent lâcher son arme. La foule avança vers la scène dans le même élan que les soldats, tenant elle aussi le fou qui se débattait rageusement. Libéré de la peur d'être touchée, elle envahit enfin le "blanc" qui les séparait des protagonistes. Après quelques minutes de confusion, la situation fut maîtrisée. Une cohue impressionnante suivit en masse les soldats qui descendaient la rue en traînant les deux bagarreurs... Un bouchon monstre et les klaxons. La circulation des gens et des véhicules reprenaient dans le chaos, disloquant difficilement une foule encore hagarde du spectacle. Car finalement, c'en était un... Je regardais les traces de sang sur le mur blanc de l'hôtel... Alors, c'est ça ? Me dis-je, un peu amer... On écrit des articles, des textes bien pensants dans un journal ? On réagit avec rage face aux injustices de l'actualité ? On donne son avis sur un thème donné, avec la grandiloquence de celui qui a lu tous les rapports ? Et lorsqu'il s'agirait de réagir face à une situation dramatique, devant nos yeux, à seulement quelques mètres, il n'y aurait rien ? Nous qui défendons nos idées vaillamment, qui ne soupçonnons pas une seconde que l'on réagirait sûrement, si l'on était témoin d'une telle scène. Nous resterions alors paralysé, lorsque la situation exigerait une action ? Serions nous tous, peuple, journalistes, intellectuels, artistes, attablés aux cafés, commentateurs, analystes, nous qui aimons critiquer, dénoncer les injustices, faire des chansons ou des poèmes... Sommes-nous tous les personnes qui forment cette foule autour du drame, à parfaite distance du danger ? On regarde les actualités, on écume de rage devant des enfants morts à la guerre, devant tant d'injustices, devant la passivité de nos gouvernement, la lâcheté de nos décideurs. Mais qui sont vraiment les lâches ? Un soldat peut bien fusiller devant nous un enfant, près du mur de l'Hôtel Minzah à Tanger. Qu'allons-nous faire? Nous avons tous de belles idées. Mais au final, la plus importante à nos yeux, c'est de ne pas risquer la mort. On se dit qu'il est préférable, pour le futur, de sauvegarder nos vies pour une lutte future, et non dans une cause perdue d'avance où l'on risquerait de souffrir inutilement. Ce raisonnement est sûrement le bon, est sûrement sage. Mais alors comment continuer à parler, écrire, analyser, commenter, si l'on est pas capable d'agir? Quelle crédibilité ont nos valeurs si nous les oublions à la vue d'un objet contondant ? Je mélangeais un peu tout. Sûrement que dans cette vie, chacun a son rôle. Des personnes parlent, écrivent, analysent, dénoncent, commentent. Et d'autres, formés à cela, comme ces quatre soldats, agissent. Pourtant, je n'arrivais pas à ne pas avoir honte. Nous arrivâmes au Sour Maâgazine lorsque la sirène d'une fourgonnette bleue retentit. C'était sûrement une journée ordinaire.

© Mohamed Saïyd. 2007.