©2019 Mohamed Saïyd - Lune Brisée

Sur la route du Rif


Il y a encore une dizaine d'années, la voie qui reliait Tétouan à El Hoceima passait par une route éprouvante et disons-le même, infernale : la P39, ou la fameuse route des Crêtes. Serpentant au cœur de la chaîne du Rif, il fallait pas moins de sept heures pour parcourir les 200 kilomètres qui séparaient les deux villes. Et entre ces deux points, on était, comme disent les anciens, entre les Mains de Dieu... Enfants, cette route nous inspirait de la terreur. Adultes, ce sentiment, amoindri par l'expérience, n'était pas remplacé par autre chose de plus rassurant : interminable, sinueuse, dangereuse, imprévisible, crénelées de barrages douaniers, policiers ou militaires ; empruntés par les trafiquants, plissant des champs entiers de cannabis, traversant des forêts profondes et peu sûres ou léchant des falaises mortelles, emprunter cette route relevait toujours de l'aventure pure. Il fallait sans doute une oasis à cette épreuve. À mi parcours, Chrafate, scindé en deux avec le temps par son expansion de part et d'autres d'un oued abrupt, était le point d'arrêt obligé de tous ces voyageurs. Surplombé par une arête calcaire qui donnait à l'ensemble un aspect pittoresque, il y coulait une célèbre source qui donnait la plus glacée, la plus limpide et la plus délectable eau de la région. Autour de cette source abondante, s'étaient agglomérés au fil du temps, des cafés, des restaurants, des bazars et épiceries surchargés qui encombraient les abords de la route. Fumée des braseros, moutons entiers qui pendent, chaises et tables des restaurants, fontaines glacées... Il y régnait, de nuit comme de jour, une animation bruyante et enfumée de côtelettes et de keftas grillées, de thés forts et sucrés, de bissaras, purée de pois cassés servis en bols avec de l'huile d'olive, autour de paroles fortes, du brassage des mots des habitants régionaux, des gens de passages, des fellahs, beznassas, trafiquants et autres chauffeurs bourrus de camions ou de cars... Avant de rejoindre les autres à leur table, je m'étais arrêté près de ce marchand de musique et de friandises, un jeune homme maigre, moustachu, posté devant un petit étal en bois : -Salam. T'as des CDs de jballas ? Il regarde dans son étal. -Non, mon frère, j'ai pas de jballas... J'ai que des CDs de riffis si tu veux, c'est ce qui marche le mieux en ce moment... -On est en pays Jballa et t'as pas de jballas? Si j'en trouve pas chez toi, je vais en trouver où ? -Prend des Cds de riffis, c'est mieux mon frère, ça bouge mieux. -C'est combien ? -30 dirhams. -Waw... Tu veux te faire 20 dirhams de bénéfice sur moi ou quoi ? -Ils sont d'origine, l'ami... Regarde, ils sont encore dans leur plastique. On les achète directement aux studios, je te jure que je les achète 20 chacune. Regardes, c'est pas les CDs pré-enregistrés comme tu vas en trouver partout... Il déchire le plastique de l'un des boîtiers, l'ouvre et découvre devant moi la marque, pour me prouver que ce sont bien des originaux. Mon offensive est minime : -Allez, fais-les moi à 25 et je t'en prends quatre. Choisis-les moi, je te fais confiance. -Pas de problèmes, je te choisis les meilleurs, l'ami. Tandis qu'il choisit, je fixe un peu les confiseries qu'il y a dans son étal. Des chewing gum, des bonbons multicolores, des gaufres, des biscuit Tango... J'ai envie de sucre, mais rien de ce qu'il propose ne m'emballe réellement... -T'aurais pas du chocolat, des tablettes Maruja ou un truc de ce genre ? Son regard s'allume soudain bizarrement. Il regarde autour et tire un tiroir de sous son étal : -Si, si, tiens, il y a tout ce que tu veux, mon frère... Regarde par toi même... Je regarde par moi-même : au fond du tiroir, une dizaine de petites plaquettes brunes de haschisch. J'ai un rire gêné : -Euh... Non, je te parlais pas de ce chocolat là... -Pourquoi? T'en veux pas? Si t'as peur pour la qualité, ne t'en fais même pas pour ça, mon frère... C'est de la primo ! -Non, je te fais confiance pour ça... C'est juste que je ne fume pas... -Toi, tu fumes pas ? Tu viens d'où mon frère? De Belgique? -Non, de France... -Tu viens de France et tu fumes pas ? Je te crois pas. Je te jure, ici d'habitude, les jeunes comme toi, ils viennent nous voir, on discute un peu. Ils nous prennent un morceau ou deux. -Te prendre un morceau ? Alors que la route est pleines de gendarmes... -Mais toi ils te contrôleront même pas... Même pas ils te regarderont. T'as la plaque de France ? -Non, je n'ai pas de voiture. Je suis venu en camionnette 207, avec des cousins. -Sérieux? T'es en France et tu ramènes pas de voiture ? -Qu'est-ce que tu veux, on est pas tous riche en Europe... -Alors, j'ai ta solution mon frère : tu me prends tous ces morceaux, tu les ramènes en France, et tu l'as ta voiture ! Non ? Il rit de sa connerie. Je renchéris : -Non, j'ai un meilleur business, mon frère. Au lieu de vendre ça, pourquoi vous ne vendez pas l'eau de Chrafate en bouteille ? Elle est connue dans toute la région, elle est gratuite, elle est là toute l'année... Vous pourriez faire un truc comme Sidi Ali ou Sidi Harazem, non ? Son sourire s'efface. -Ils ont essayé, frère, tu sais... Il allait y avoir des morts ici... -Ah bon ? Pourquoi ? -Des gens sont venus ici... Ils voulaient acheter la source, mettre l'eau d'ici en bouteille, comme ce que tu disais, Sidi Ali et tout ... On a pas voulu. Tout le village a commencé à menacer. Alors ils ont abandonné. On a juré sur notre vie que personne nous prendrait cette eau. Allah nous l'a Donné, et l'a Donné à tout le monde. -Oui... Vous avez eu raison... -Tu veux vraiment pas prendre un bout? -Non, je peux vraiment pas. Et je t'ai déjà pris 4 Cds, qu'est-ce que tu veux de plus! T'as déjà bien gagné ta journée aujourd'hui. -Pfff, les Cds, les bonbons, qu'est-ce ça va me rapporter? C'est le haschisch qui fait ma journée. Les Cds, les bonbons, c'est pour habiller le truc... Je te jure que si je m'en tenais qu'à ça, j'aurais même pas de quoi manger chaque jour. Il me tend le sac où pendent mes quatre CDs, puis nous nous saluons. Je retourne vers mon groupe, déjà attablé en grappe autour d'un thé. En cette nuit froide, je pense alors au destin futur de Chrafate. A cette prospérité actuelle qui risque de s'éteindre doucement dans les années à venir. Cette anecdote, je l'ai vécu lorsque la rocade méditerranéenne n'était pas encore achevée. Aujourd'hui, par cette route côtière, Tétouan n'est plus qu'à 4 heures d'El Hoceima. Au gain de temps inestimable, c'est aussi une grande part d'incertitude et de danger qui a été levée, au grand soulagement des habitants de la région. Mais il m'arrive parfois de repenser à la route des Crêtes, cette ancienne route de mes cauchemars. Que devient Chrafate et sa source légendaire ? Que deviennent Bab Taza, Bab Berred ou Issaguen ? Je crois que pour le savoir, il me faudra de nouveau repartir à l'aventure.




Mohamed Saïyd. 2007.