©2019 Mohamed Saïyd - Lune Brisée

Marrakash

Mis à jour : 24 déc 2019




La légende de Marrakech a tanné le cuir de tant d’imaginaires... C’est donc avec un plaisir évident, mêlé à la crainte naturelle de l’inconnu, que je m’en vais à la rencontre de ce lieu magique et mythique. Car à ma grande honte, je ne suis jamais allé dans la ville rouge, ne connaissant la cité qu’au travers de mes lectures, et par les souvenirs de ceux qui en sont revenus, illuminés...

On dit de Marrakech qu’elle a changé, qu’elle n’est plus la même. Qu’elle a été dénaturée par l’argent, par le tourisme de masse, par les résidences dorées. Mais qui suis-je pour juger ? N’étant ni ancien ni récent, il me tarde juste de découvrir cette ville à mon tour...

Et déjà, à la sortie de la gare, la réalité se conforme à mes attentes : les bâtiments sont rouges, le plafond du ciel est haut et l’air semble avoir ici une légèreté irréelle... Je goûte, dans le quartier Gueliz, à cette douce plénitude, seulement dérangée par un fond sonore que je n’arrive pas encore à définir. Une sorte de vibration permanente, un bourdonnement qui grandit... Puis qui emplit l’espace de plus en plus fort, comme si l’on s’approchait d’une ruche géante...

Lorsque je déboule sur le grand boulevard, je comprends : des scooters, des mobylettes, des motos... Tout gronde, bourdonne et pétarade à l’unisson. Des centaines d’abeilles motorisées se poursuivent sur l’Avenue, se klaxonnent, se dépassent en furie, zigzaguent entre les véhicules, accélèrent, ralentissent, freinent, puis, agglutinées aux feux rouges, bouchant en grappes chaque espace entre les voitures, elles bourdonnent de plus belle et s’éparpillent lorsque le feu passe au vert.



Ville étendue et plate, Marrakech est donc le Royaume des deux-roues. Et, lorsqu’on appelle un petit taxi, on comprend vite pourquoi :

« Salam Aleykoum... J’aimerais me rapprocher du centre ville, s’il vous plaît...

– Bien sûr, pas de problème... Ça fera 60. Payable d’avance.

– 60 ? Ce n’est pas un peu cher ?

– Ah mais ici, c’est le tarif normal.

– Et ce compteur là, vous ne le mettez pas en marche ?

– Vous plaisantez ? Une authentique pièce de collection, l’un des derniers encore en état de marche ici. Je n’y touche plus depuis 2003 !

Je sors l’argent de mauvaise grâce... Mais le chauffeur m’arrête soudain :

– Hé, c’est quoi, ce plan, là ? Tu veux me refiler de la fausse monnaie ou quoi ?

– Pardon ?

– C’est quoi ces billets que tu me donnes ?

– Ben... C’est 60 dirhams...

– « Dirhams » ?... Quel est ce mot étrange ?

– Ben... Je... Le dirham, la monnaie nationale du Maroc et...

– Écoute, je ne sais pas de quoi tu me parles, mais ici, la monnaie c’est l’Euro ! Alors sois tu me donnes 60 euros, sois tu sors de mon taxi. Tu me fais perdre mon temps, là !



Après une longue marche sous le soleil du midi, j’arrive enfin à destination : j’entends au loin la clameur des tambours et des paroles...

Il y a bien sûr tant d’endroits à découvrir dans cette magnifique cité, capitale étincelante et faste de tant de dynasties. Mais, pour mon premier séjour dans la ville rouge, je ne fais pas dans la finesse touristique. À chaque pas en direction de la place Jamaâ El Fna, je sens la vibration imperceptible et grandissante que fait au sol et dans ma poitrine la somme des chants, des percussions et des cris... Je me laisse avaler par la multitude colorée des étals et des rondes.

Et parmi tous ces auditoires et parasols, abritant des spectacles aussi hétéroclites que désordonnés, je me sens irrésistiblement attiré par les assemblées de conteurs qui parsèment ça et là les lieux. Je prends part à une halka d’une assez grande importance. En son centre, un vieux conteur vénérable est apparemment arrivé à l’un des nœuds de son récit car autour de lui, la foule cuit d’impatience :

– Alors, Ba Omar? Que s’est-il passé ensuite ?

Après un moment de silence qui se veut grave, le vieux conteur libère son auditoire :

– Lorsque tout cela a été fait, Frederico a tout de suite appelé Annabella, son ex-femme, pour lui dire qu’il détenait désormais 71% des parts de PetroBrasco, la société du père d’Annabella, et qu’il éjectait donc celle-ci du Conseil d’adminitration...

Sous la clameur de désapprobation furieuse de la foule, je quitte le cercle et m’approche d’un autre auditoire. Le conteur raconte cette fois-ci une histoire familiale turque assez complexe qui ne m’emballe pas tellement...

Je retente ma chance au sein d’une autre ronde, elle aussi assez fournie. Autre ambiance : ce sont cette fois-ci deux acteurs qui se livrent en binôme à une réflexion fine sur la psychologie féminine :

– Tu sais Anouar, le problème, c’est que je ne sais pas ce qu’elle veut... Je crois que je n’ai jamais su...

– Mais tu lui en as parlé ?

– Bien sûr, mais c’est très difficile de parler sérieusement avec elle. Elle a toujours des élans de fuite, d’évitement... Et je me demande si ça vaut la peine de continuer...


Le spectacle, certes, élitiste, moderne et audacieux, est un peu ennuyeux.

L’un des auditeurs, visiblement impatient, finit d’ailleurs par interpeller le binôme :

– Bon alors ! Ça mène où cette histoire ?

Les deux se retournent soudain, pris de panique :

– Mais qu’est-ce que vous faites là, bordel ! C’est une conversation privée ! Allez vous-en !...

– Ah ? Désolé, un réflexe...

Je continue mon chemin à travers la place. J’entre dans la médina qui se remplit d’une foule de plus en plus dense. Foule qui se perd dans le foisonnement des magasins, des boutiques et des échoppes remplies de marchandises colorées...

Tout cela rappelle qu’avant d’être une grande cité culturelle et touristique, Marrakech est avant tout un immense marché, une place commerciale forte, l’une des plus importantes du Maroc. Une place où l’argent se fait avec acharnement et où les techniques de vente sont d’une efficacité redoutable.

Ce marketing a d’ailleurs attiré l’attention de grandes entreprises internationales venues s’inspirer de ce savoir-faire dans leur stratégie de communication.

Qui ne se souvient pas en effet du slogan de ce géant de l’hydrocarbure, inspiré de techniques de vente d’ici :

« Hello ? Psst ! Hep ! Pétrole ? Sss ! Ohé ! Pétrole ! Frais !... »

Ou, de cette publicité d’un célèbre groupe automobile :

« Avec ses quatre roues motrices, son moteur 2,2 litres et sa stabilité hors du commun, La Neruda vous ouvre de nouveaux horizons. Pour 240.000 dirhams seulement... Trop cher ?... 200.000 dirhams alors... Allez ! Reviens, je te la laisse à 190.000... Quoi ? Tu la prends pas à 180.000 ?! Tu crois qu’on travaille pour ta mère ou quoi ? Allez, casse-toi, espèce d’âne, va ! »

Je découvre par ailleurs, au contact de cette ville, des techniques commerciales toujours plus révolutionnaires. Comme celle de chasser un client de sa chaise quand il finit son verre, celle de servir un repas de la veille à peine chauffé ou de vendre une bouteille d’eau 3 fois son prix habituel...

Et, tandis que le jour décline et qu’il est grand temps de rejoindre mes amis, je m’interroge... Marrakech est-elle vraiment obnubilée par l’argent ?


Errant dans des ruelles de plus en plus étroites, je laisse passer régulièrement les scooters et mobylettes qui, décidément, sont bien le sang de cette ville... Je profite de ces instants doux qu’offre Marrakech au crépuscule : le chant des oiseaux, ce petit vent frais du soir, cette lumière chaude et rasante qui colore les murailles... Puis, j’arrive devant la porte de mon couple d’amis qui m’accueille avec joie et me souhaite la bienvenue.


Après les effusions et les saluts d’usage, et après avoir laissé passer un scooter qui roulait dans le couloir, nous nous installons dans le salon. Devant un thé, je raconte à mes hôtes ma journée à la découverte de Marrakech, mes aventures, mes joies, mes déceptions aussi... Reconnaissant la beauté sublime de leur ville, je leur fais tout de même part de ma gêne devant cette omniprésence de l’argent.

Ils sont à la fois triste et honteux d’entendre ça. Ils me disent que Marrakech est bien plus que ce que j’en ai découvert aujourd’hui. Qu’il faudrait rester bien plus longtemps et sortir des sentiers battus pour découvrir tous les trésors et subtilités de leur ville.

Entraînés sur cette pente, ils me racontent le Marrakech de leur enfance, les personnages de leur quartier, les commerçants, les mendiants... Ils m’abreuvent d’anecdotes sur la vie quotidienne, entrecoupées de rires. Et, au bout de tant d’histoires, tous deux me font soudain aimer cette ville par procuration, tant leur amour pour leur bonne vieille Marrakech est sincère.

Alors, c’est à regret que je me lève lorsque vient le temps de prendre congé.

– Tu ne veux pas rester encore un peu ? Reprends un verre de thé...

– Non, merci, c’est très gentil.

– Reprends au moins des petits gâteaux...

– Non, vraiment, merci pour tout.

– Dans ce cas, merci de ta visite. On te souhaite un bon retour, et reviens nous voir quand tu le voudras.

– Je n’y manquerais pas, assurément.

Et tandis que la table est débarrassée, mon ami passe derrière sa caisse :

– Bon alors... Si je ne me suis pas trompé, on a donc... Trois verres de thé... À peu près 300 grammes de gâteaux... Notre taux horaire de présence, multiplié par 2 heures 30 à peu près (je te laisse à 2 heures comme tu es un ami)... La TVA... Ça nous fait donc 75 euros.

Pour la superbe soirée que j’avais passé, j’ai trouvé ça très correct.



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