©2019 Mohamed Saïyd - Lune Brisée

Martil coté cour



-T'es jamais passé par l'oued ? -Non... -Alors viens, on va changer de chemin pour une fois... Martil a deux visages. Le premier prend les traits habituels de ce village en bord de Méditerranée, à quelques kilomètres de Tétouan : amas de maisons carrées aux murs turquoises délavés par l'hiver humide, et repeints chaque été d'un bleu éclatant, à la faveur de la haute saison touristique. Assaillie par les estivants venus de tout le Maroc, fuyant la chaleur infernale des terres intérieures, Martil prospère dans une opulence faste de musique, de lumières, de rires, de klaxons et de fêtes foraines. L'ambiance est résolument populaire et familiale. La journée, les plages sont noires de monde. Le soir, les coutures de la Corniche craquent de toutes parts, habillées d'une marée humaine euphorique qui déambule dans la fraîcheur nouvelle de la nuit, procession de familles et de leurs enfants agités, de groupes de jeunes filles belles et hâlées, de bandes de dragueurs hilares, de jeunes, de vieux, de poussettes, tous unanimement à leur place dans ce flux joyeux et coloré. La procession, indolente et compacte, se coince parfois les corps aux abords de cafés anguleux, de restaurants enfumés, de passages encombrées par un chariot, une voiture, un groupe discutant. Elle se déverse alors sur la route, elle-même bloquée par des bouchons interminables de voitures, rutilantes ou modestes, qui paradent fièrement, se klaxonnant dessus, musique à fond, rires et cris, claquement de mains en rythme des passagers... Le second visage de Martil, est celui que nous empruntons maintenant. Un peu pour éviter les agitations anarchiques du premier.

Des tas de briques cassées, du ciment, des plaques de plâtre que l'on verse sur la rive... Nous passons tous les trois au milieu de la grande brocante qui se tient sur les berges. La rivière fait comme une masse sombre et calme dans l'obscurité. La nuit est entamée depuis longtemps. La lumière jaune des lampes mouille faiblement l'attroupement des marchandises et des personnes. A même la terre, sur des bâches ou sur des tables de fortunes : des vêtements usés, des chaussures d'occasion, des cartables, de la ferraille, des lavabos brisés... Au fur et à mesure de notre marche, la foule devient de moins en moins dense. Et bientôt, l'endroit devient même désert. La boue. Des flaques d'eau qu'il faut éviter dans le noir le plus complet. Nous longeons un mur qui borde l'oued Martil jusqu'à son embouchure. Puis nous voilà sur la plage. La lune se reflète en strie sur l'immense masse noire de la mer. Dans l'obscurité la plus totale, nos pieds s'enfoncent dans le sable froid. Le mugissement de la mer. L'explosion des vagues. Nous avançons sur le sable pour rejoindre au loin la Corniche, dont les lumières et les murmures nous parviennent d'ici. En journée, les estivants sont rares dans cette partie de la plage. Le fleuve qui y prend son embouchure charrie toutes les immondices possibles ramassées par les égouts de Tétouan. Et les remous des courants propres à cette zone de confluence fait de cette partie du littoral une plage dangereuse. La nuit, pas une âme qui vive. Tous les trois, nous discutons sous le vent. L'air froid nous glace le front. Le contact doux du sable sur la plante de nos pied. Quelques rares cailloux.


Puis soudain, nous entendons des pas sourds sur le sable.

Un grognement... Un deuxième.

Cinq bergers allemands foncent soudain vers nous en aboyant rageusement. Ils sont bientôt rejoint par une dizaine d'autres qui grognent vers nous. Dans l'obscurité, ils font comme des taches grises qui nous entourent. Tout va très vite. L'un des chiens attaque. Mon cousin se baisse pour prendre une poignée de sable. Mon autre cousin l'arrête à temps. Il fait un pas brusque devant le chien qui s'arrête net, puis recule, en aboyant rageusement de plus belle. "Personne ne fuit. Sinon, c'est foutu..." Notre mouvement vers le chien a excité les autres qui reviennent à la charge encore plus rageurs... Une vingtaine de bergers allemands nous entourent. Chacun de nous essaie de ne pas reculer face aux attaques. Nous continuons notre marche, comme si le vacarme des grognements et des aboiements ne nous affectait pas, comme si la situation cauchemardesque dans laquelle nous étions prisonniers n'existait pas. Lorsqu'un chien s'approche pour mordre, nous avançons vers lui avec la même détermination. Sans violence. Sans signe de faiblesse. Avec la neutralité aveugle d'une roche. Ils reculent alors, piaffent de fureur, repartent à la charge. Cette lutte dure bien cinq bonnes minutes. Puis, sans le moindre signe pour l'expliquer, les chiens se désintéressent soudain de nous. Ils reculent, s'agglomèrent en groupes, puis s'amusent à se poursuivre entre eux sur la plage. Une farandole incroyable s'organise, avec nous pour centre... Le halètement des chiens qui courent, qui nous frôlent. Le feulement du vent qui entoure ces tâches grises de plus en plus lointaines. Bientôt, lorsque nous arrivons vers les abords des premières maisons, ils ont totalement disparu. A la hauteur des premiers cafés, nous quittons la plage. Nous rejoignons enfin, dans un soulagement, le premier visage de Martil, dans cet état d'hébétement où nous a laissé le second... De nouveau les lumières de la ville. La clameur de la foule. Les musiques saturées qui sortent des cafés, des salles de jeux, des voitures. De nouveau l'été. La foule dense. Les jeunes femmes bronzées, les dragueurs, les familles, les Bmw, la frime.

Nous voulions prendre un chemin différent, nous détourner de ce halo évident. Mais curieusement, je ne peux désormais m'empêcher de penser que ce sont eux qui ont raison. Qu'à sa manière, chaque personne qui compose cette foule est ici pour se mettre à l'abri de la menace, celle des morsures de leur propre vie. Et alors, comme pour nous, cette peur les ramène toujours ici, dans le bruit et la lumière rassurante de cette Corniche.

Mohamed Saïyd. 2006.