©2019 Mohamed Saïyd - Lune Brisée

Réminiscences


Cap Malabata. Le phare. Une table en fer bancale posée sur le sol pierreux. Dessus, vacillant, un grand verre de thé à la menthe. Le Détroit de Gibraltar est un fleuve. Les détails des maisons du village espagnol en face, Tarifa. Les montagnes du continent européen... Je crois que je n'ai jamais vu l'Espagne aussi clairement qu'aujourd'hui... Le chauffeur de petit taxi m'enviait sincèrement lorsqu'il m'a ramené ici. J'ai fait un peu sa connaissance. Un jeune. Maîtrise de Droit. Toujours parmi les 40 premiers de sa promotion. Mais refus à l'Université Abdelmalik Essaadi, près de l'aéroport. « Qu'est-ce que tu veux... Ils font d'abord rentrer les fils d'untel, ceux qui ont du piston et pour qui tout se règle par téléphone... » Je ne pouvais qu'acquiescer, répondre des banalités comme « Qu'est-ce tu veux faire... », « Ainsi va le Maroc, mon frère... » Il voulait me déposer vers les premiers cafés, mais par égard pour sa voiture, je préférais qu'il m'arrêtât avant la petite route défoncée qui menait au Phare... Et puis j'avais besoin de marcher. Un de ces jours où je me sentais seul. Plus que d'habitude. Un après midi un peu froid de janvier. Alors, dans cette histoire que je me racontais à moi-même, il était écrit que j'irai à la rencontre du vent. Que je marcherai devant la Mer Méditerranée, ou l'Océan Atlantique, je ne sais plus. Il était écrit, dans cette histoire que je me racontais, que je penserai à des choses sérieuses. Que j'écrirai de jolies choses (j'avais ramené mon petit carnet). Que je méditerai sur le vent, le temps, la sagesse, la mort, ma vie. Il était écrit que ma présence ici ferait bien. Moi, la mer, la perspective de l'Espagne proche. Il était écrit que j'étais un homme en quête de rédemption, et que je demanderai à tous les éléments de me pardonner. Qu'étant donné que je ne pouvais ni me saouler, ni me consoler auprès de qui que ce soit, j'irai au Cap Malabata pour combler le vide, par un autre vide, beaucoup plus vaste. Pourtant, pas même ici, je ne pouvais me soustraire au vide... Le goût du thé à la menthe faisait remonter en moi des souvenirs d'été. Des réminiscences de vacances avec la famille. Des soleils lentement couchants. Des nuits réveillant les lumières de la baie. Mais c'était à peu près tout... On ne peut pas tricher avec la vie. Alors finir ce verre. Observer la ville au loin, embrasser la mer qui reflète de manière si brillante et si jaune les genoux du soleil. Les arbres aux alentours du Phare étaient tordus. Les troncs et les branches étaient comme douloureusement figés dans la direction que leur donnait le célèbre vent violent de Tanger, le Chergui. Les troncs étaient torsadés. Les branches, immobilement pliées par le vent et sa violence répétée. En voyant ces arbres, j'ai souri. Et je me suis dit à moi-même : -Tu sais, je ne voudrais pas changer... Je ne voudrais pas changer malgré ce que je pourrais voir ici... Malgré ce que je pourrais faire de bien ou de mal... Je n'aimerais pas être plié par le vent violent de cet endroit... J'aimerais résister... Alors une voix a rit à l'intérieur et m'a dit : « Tu ne changeras pas, Mohamed... Tu resteras toujours cet enfant, ce gentil garçon de 10 ans que tu as toujours été, et qui regarde, au loin, avec curiosité et admiration, l'immense vague dévastatrice qui va le submerger. » © Mohamed Saïyd. 2006.