©2019 Mohamed Saïyd - Lune Brisée

Super Héros Locaux

Mis à jour : 24 déc 2019




Il faut le reconnaître, nos rues sont parfois dangereuses et mal famées : des incivilités, des insultes, des bagarres d’ivrognes, des voyous qui rackettent les portefeuilles et les portables au couteau, des gens qui jettent leurs déchets dans les poubelles appropriées...

Tout cela crée un sentiment de peur et d’insécurité qui pèse sur les honnêtes citoyens... Enfin honnêtes... Sur les citoyens qui volent le moins quoi...


Et devant ce triste constat, une urgence s’impose : la ville a besoin d’un justicier, d’un super héros capable de lutter contre le crime et de ramener l’ordre, la tranquillité et l’espoir à tous ses habitants.


Répondant à cette attente, la Municipalité a rapidement lancé un appel d’offres pour embaucher un super-héros d’expérience, reconnu dans le secteur, et disposant de très bonnes références à l’international.

Ainsi, longtemps pressenti, SuperMan©, un peu en fin de carrière aux États-Unis, a finalement décliné l’offre : le salaire de 6.000 dirhams ne convenait pas selon lui à son standing.

Hulk©, qui lui avait accepté, a été débarqué en catastrophe. Il causait d’énormes dégâts et détruisait tout sur son passage : tout l’énervait au Maroc.

Un peu moins connu sauf des spécialistes, le Surfeur d’Argent© passait malheureusement plus de temps au Cap Spartel que sur le terrain.

Et l’enthousiasme provoqué par l’arrivée en grande pompe de son remplaçant, SpiderMan©, fut vite déçu. Après quelques semaines de travail, il commençait déjà à s’adapter aux mœurs locales et à demander systématiquement 50 ou 100 dirhams pour intervenir auprès des victimes.

Devant ce constat d’échec, pourquoi ne pas se tourner vers nos super-héros locaux ? Car des femmes et des hommes avec des supers pouvoirs, ce n’est pas ce qui manque à Maroc-Land, bien au contraire.


Omar, par exemple, le célèbre Homme Invisible, a ainsi le don incroyable de disparaître aux yeux de ses ennemis, de se téléporter d’un trottoir à l’autre en une fraction de seconde, ou de se fondre dans le décor urbain tel un caméléon.

Alors, bien sûr, pour que ses supers pouvoirs fonctionnent, il faut que Omar doive de l’argent à quelqu’un. Mais on peut imaginer que suffisamment endetté, ses talents hors du commun puissent rester de manière permanente.

Un autre super-héros pourrait également faire l’affaire. Caché derrière ses lunettes de soleil, rien ne distinguerait Farid des autres individus lambda qui traînent au café...

Mais lorsqu’il les retire, il devient : Super Blalate, le super-héros au mauvais oeil légendaire.

Par le pouvoir de ses « blalates », ses yeux projettent un rayon laser dévastateur qui détruit tout ce qui est neuf et ostentatoire à portée de regard : chaussures, montres, voitures, chemises de marque, smartphones, photos de profil sur les réseaux sociaux...

Ses manifestations oculaires causèrent bien des dégâts dans son quartier à ses débuts, et l’isolèrent sérieusement du reste de la population, le poussant à se questionner sur les fondements d’un pouvoir néfaste, alimenté au plus profond de son être par une frustration et une jalousie surhumaines. Désormais canalisée par une paire de lunettes aux verres de plomb, et par son choix de servir le Bien, Super Blalate rend des services inestimables pour arrêter les malfrats.

Ses Yeux-Lasers paralysent les bandits. Et si la portée de son champs de vision est pris à défaut, il reste bien d’autres armes à notre super héros. Combien de délinquants ont, en effet, pu être mis hors d’état de nuire simplement par ces paroles : « Ta façon de forcer cette voiture est tout simplement fabuleuse... le geste est net, précis... » ou « Quelle belle foulée tu as ! Je n’ai jamais vu un voleur courir aussi bien ! »

Mais il est aussi des héros dont le seul super pouvoir consiste en une intelligence et une possibilité de déduction hors du commun. C’est le cas de Sherlock Hamz’, qui exerce habituellement ses talents au quartier :

« Tu sais que les Houssine sont rentrés de vacances hier soir... Ils ont dit qu’ils étaient partis en hôtel-piscine à Marrakech.... Pourtant, la fine couche de poussière que j’ai remarqué sur le capot de leur voiture ne colle pas avec leurs propos... Ni le rainurage des pneus dont l’usure devrait être nettement plus prononcée s’ils avaient fait un tel voyage... Si j’en déduis par l’enfoncement léger des amortisseurs qui trahit une absence de gros bagages, et les micros rayures que j’ai décelé sur les cotés de leur voiture, dues sans doute à un passage sur un sentier bordé d’épineux, ma conclusion est que les Houssine ne sont jamais partis à Marrakech. Ils sont juste partis chez leur belle famille, à la campagne, à une trentaine de kilomètres d’ici... »

Cette super intelligence, mise au service de la lutte contre la délinquance, ferait des merveilles :

– Sherlock Hamz’ ! Un groupe d’une dizaine de jeunes arrive vers notre quartier ! Il faut faire quelque chose !

– Ne vous inquiétez pas, les amis, je m’en charge !... Voyons donc à qui l’on a affaire... Quatorze personnes... Vêtements usés et dépareillés, qui soulignent une classe sociale basse à très basse... Moyenne d’âge, 16 ans... L’analyse de leur langage corporel m’indique une certaine tension, voire une animosité... Une impression renforcée par la détermination de leurs regards, les cicatrices de bagarres au couteau que je remarque sur leur visage, mais aussi par des déformations sous leurs vêtements, qui cachent sans doute des armes blanches... Une matraque aussi... Je distingue également très bien la forme d’une hache...

– Ils approchent, Sherlock... Il faudrait vraiment agir, là !...

– Oui, oui, il faut encore que j’analyse quelques paramètres... Bon, pour résumer : si l’on prend en compte dans l’équation la dynamique de groupe qui semble animer ces quatorze personnes, leur éducation morale très gravement déficiente, ajouté à un nihilisme foncièrement ancré dans leur intellect en construction... Il apparaît que l’option la plus efficace pour les contrer, parmi toutes les analyses possibles que j’ai pu élaborer, est de mettre en opposition notre jambe droite, pour bien l’ancrer dans le sol, suivi de notre jambe gauche, dans un mouvement de rotation continu de plus en plus rapide et...

– Mais où cours-tu comme ça, Hamza ?

Il court loin, bien sûr. Très loin.



Peut-être du coté de Lady Tbergaga, qui est également une super héroïne du quartier. Dotée d’une curiosité insatiable, d’une mémoire exceptionnelle et d’une discrétion à toute épreuve qui la rend indétectable lorsqu’elle scrute la rue à travers ses rideaux, elle a un super pouvoir qui a déjà fait ses preuves face à un voleur à la tire :

– Hé, toi là-bas ! Tu veux que je t’aide à tirer le sac de cette pauvre femme ?... Reviens tout de suite ! Tu faisais moins le fier, le 13 octobre 2006, hein ?... Tu ne te rappelles pas ?... Vers 23 heures... L’impasse Ibn Tachfine... Ah, ça te revient tout d’un coup... Et tu aimerais que ça reste un souvenir n’est-ce pas ?... Oui, chacun fait ce qu’il veut, mais c’est pas l’image que tu aimerais donner à tes copains, n’est-ce pas ?... Alors, rends ce sac à la dame !


Mais lorsque l’on parle de super-héros, comment ne pas penser à un justicier un peu mieux établi, qui a déjà fait ses preuves par le passé, malgré sa part d’ombre, et dont les exploits ont été glorieux : Haschich-Man.

Cool, placide et détendu, Haschich-Man a une façon très zen de rendre la justice... Pour échapper à la police, malgré leur combat commun contre le crime (il a toujours sa consommation sur lui), ce super-héros porte toujours un masque et une combinaison distinctive, décorée de feuilles à sept branches, son symbole.

Il émane de lui une fumée verte qui l’accompagne partout où il passe, séquelle d’un drame qu’il a vécu lors de son enfance, dans son village natal du Rif...

À l’âge de cinq ans, il échappe en effet à la vigilance de sa mère et se perd dans un champs de cannabis à pleine maturité... Pour survivre, il doit se nourrir de feuilles et de graines de kif pendant une semaine. Cette ingestion massive de THC aurait dû lui être fatale, mais un miracle se produit : son métabolisme s’est adapté à cet environnement et a fait apparaître chez ce frêle garçon, des pouvoirs incroyables.


Sa force extralucide, hérité de cet accident, lui permet de pénétrer dans l’inconscient profond de ses victimes et d’y semer la confusion la plus complète. Son souffle toxique peut anesthésier un ennemi et le laisser dans un état second pendant plusieurs heures (surtout s’il en a fumé de la bonne avant). Et, que dire de son Sebsi Magique, dont la fumée peut défoncer au dernier stade tout un régiment d’étudiants hippies.

Lorsqu’il sévissait dans les rues pour lutter contre le crime, la police qui passait derrière lui n’avait plus qu’à récolter les malfrats comme des pieds de kifs mûrs.

Mais, cette efficacité n’est pas sans revers : lenteur désespérante, réflexes inexistants, condition physique déplorable, petits trafics occasionnels pour payer sa consommation... Et que dire de ses seize heures de sommeil par jour ? Difficile ainsi pour lui de tenir le rythme imposé par le crime...

Il n’en continue pas moins sa mission à sa façon, incompris, solitaire et à la marge de l’illégalité...



S’il avait choisi une autre plante d’adoration, nul doute qu’il n’en serait pas là. Car au contraire de notre indolent super-héros, Athey-Man, lui, est un énergique et digne représentant de notre Nation. L’homme au « Berred d’athey mchahar » a déjà prouvé sa valeur. Intelligent, rapide et l’esprit rendu vif par la théine, Athey-Man combat le crime dans sa combinaison aux couleurs du thé noir, avec une arme redoutable à la main : une vieille théière chromée, trouvée un jour dans les ruines d’un ksar abandonné, gravée d’inscriptions mystiques et aux pouvoirs étranges...


Par une mystérieuse connexion mentale qu’il a pu établir, les jets du thé sont en effet dirigés par l’esprit de notre super héros. Il peut ainsi ébouillanter à distance un voleur qui fuit à plusieurs mètres de lui, ou empêcher par exemple un cambriolage, en levant son bras à trois mètres de hauteur pour verser du thé chaud sur les mains des malfrats. Par ce contrôle magique du débit, de la chaleur et de la trajectoire parfois tortueuse du jet, Athey-man dispose d’une arme implacable. Et la ville, d’un héros complet et efficace. Même s’il faut bien sûr souvent laver le sol collé après ses interventions...



Comme vous pouvez le voir, la filière locale de nos super-héros est très fournie et prometteuse.

Mais toujours dans son processus de sélection, la Municipalité n’a toutefois pas encore arrêté son choix. Si vous connaissez donc d’autres super-héros, ou si vous en êtes un vous-même, vous pouvez les contacter, muni d’un CV et de solides références. Vous pouvez joindre à votre candidature une lettre de recommandation d’une ville que vous avez déjà protégé, ou un certificat de sauvetage de l’Humanité, avec mention bien en évidence du nombre de fois.



Bienvenue à Maroc-Land. Le livre: https://www.lune-brisee.com/shop