©2019 Mohamed Saïyd - Lune Brisée

Sur les toits de Tanger


-Regardes, tu la vois, là ? Elle nous regarde... -Qui ? -Mais tourne pas la tête comme ça, tu vas nous griller... Je continue d'accrocher le linge sur leur corde, aidé par mon cousin. Je regarde discrètement au passage vers les autres toits-terrasses alentours... Je ne vois rien. -T'es en train de rêver, je crois, cousin... Celui-ci me regarde d'un air condescendant : -Ah, la la Mohamed... Elles sont toutes là, cachées derrière leur fenêtre... Il n'y a que toi qui ne les vois pas... Regarde, il y en a une qui vient de nous faire signe là-bas... -Mais où ?...

Décidément, mes antennes ne captent pas ces communications étranges, chuchotements visuels fait de regards lointains, de signes discrets de la main, de gestes retenus, de sourires sous murs... Notre toit-terrasse donne sur le toit des autres maisons du quartier où, de la même manière que sur le nôtre, le vent claque du linge étendu, barrage mouvant et multicolore aux regards. Coté sud, par une large ouverture, une vue lointaine se dégage vers la ville nouvelle. Le quartier forme, en direction de Beni Makada, un amphithéâtre informe de bâtisses blanches et grise, champs pierreux où poussent des hectares et des hectares de paraboles rouillées. Quelques petits oiseaux se posent sur ces fleurs métalliques. D'autres sortent de patios, traversent en groupe un ciel haut, qui surplombe l'ensemble...


Mon cousin, lui, repère immédiatement les femmes, visibles depuis leurs toits ou cachées derrière leurs fenêtres... Des femmes qui apparemment nous scrutent... Scrutent d'autres hommes qui, eux même, observent les allers et venues d'autres filles sur leurs toits, qui elles, font des signes de mains timides à d'autres garçons sur d'autres toits...

-Tu vois, celle qui est là-bas, me dit mon cousin en me montrant une femme évidemment invisible à mon regard... On est sorti ensemble un temps. On s'envoyait des messages sur papier. Je lui ai dit que j'étais ton frère et que moi aussi je venais de France... Bref, un jour, on s'est promené ensemble... On a parlé... Je lui ai menti, je lui est menti... Et elle m'a menti, elle m'a menti... Je pouffe de rire... Mon cousin, étonné, me regarde. -Tu sais, ça se passe comme ça ici... Les femmes mentent aux hommes et les hommes mentent aux femmes. C'est naturel... Pas une femme ici te dira son vrai prénom, et je ne donne jamais le mien... Pour une, je m'appelle Mourad, pour une autre Jawad, pour une autre, Jamal... Et elles, elles disent toutes s'appeler Bouchra !

J'ai beau scruter les toits et les fenêtres, tandis que mon cousin raconte son histoire, je ne vois rien. En fait, je crois que je n'essaie même pas de voir... Mes antennes sont décidément brouillées. Elles captent une autre chaîne... Lointaine.

Celle qui fait que je préfère de loin regarder le ciel et les gros nuages blancs qui passent sur Tanger, plutôt que des ombres emmurées. Parce que les nuages ne se cachent pas pour être inaccessibles.


© Mohamed Saïyd. 2005.