©2019 Mohamed Saïyd - Lune Brisée

Un dirham pour un mendiant


-Personne n'a un dirham ? Juste un dirham... Allez, les gars... On est tous frères, non ?... Un dirham... L'impatience timbre sa voix. Son intrusion vient interrompre la conversation des chauffeurs de taxis assis là, et ceux des clients que nous sommes... Nous le regardons tous, muets maintenant, tandis qu'il porte sa paume plate avec insistance vers un groupe de chauffeurs. Le mendiant porte une barbe hirsute, un pantalon noir poussiéreux et un manteau sombre. Sa casquette, de la même couleur, tombe sur des yeux dont on devine la pétillance... L'intelligence même... -Allez, les gars... Personne n'a un dirham ?... Donne moi juste un dirham, fait-il à l'homme qu'il a en face, en sautillant d'impatience. Ce dernier se fend d'un regard indifférent, dur... Pour ma part, fouillant dans mes poches et trouvant le fameux sésame, je ne peux esquisser le moindre geste, tétanisé par l'océan d'indifférence, voire de mépris, qui se dégage de l'assistance envers le mendiant. La place devant l'ancienne gare ferroviaire de Tétouan est l'espace réservé pour les taxis partant pour le Rif. Nous étions assis à l'ombre de deux figuiers, moi et mon oncle, depuis plus d'une heure déjà, attendant qu'un taxi se remplisse. Tous les chauffeurs étaient des gars originaires de la campagne Jballa ou Rifaine, des montagnards dont la mentalité avait été façonné à coup de serpe et de roche dure. Et la vue de ce mendiant, qui ne tient presque plus sur ses jambes à cause de l'alcool, et qui de surcroît, demande l'aumône, leur est indifférent, voire pire. Ce dernier, devant le mur que leur oppose les chauffeurs, se tourne vers nous, toujours frétillant d'impatience : -One dirham... Do you speak english?... No? Il ajoute, s'avançant vers un autre groupe: -Faite le bien, mes amis... Nous sommes tous frères... Nous irons tous au paradis, Incha Allah... Donnez moi juste un dirham... Après un instant de ces supplications en pure perte, il regarde l'assistance longuement. Devant notre silence assourdissant, il éclate soudain : -Je ne vais pas vous mentir... Oui, mes amis... Oui, je suis saoul !... Je ne suis qu'un pauvre ivrogne !... Mais jamais j'irai voler dans une voiture ou agresser un frère !... Je suis ivre, mais je suis un ivrogne honnête ! Il y a un rire. Le mendiant, souriant, se tourne immédiatement vers son auteur : -Je t'ai fait rire, allez, donnes moi un dirham !... -Vas-y, donne lui son dirham, Nasser, lance un autre chauffeur, amusé. Nasser cherche alors dans sa poche et donne au mendiant la pièce. Celui-ci s'en va directement, remerciant l'assistance et disparaît derrière un mur. Il y a quelques mots, puis les conversations reprennent. Sous les deux figuiers, assis sur un petit muret, nous attendons encore que des clients potentiels viennent remplir notre taxi, alors que soleil orange atteint les premiers nuages du Jbel Dersa...


© Mohamed Saïyd. 2005.